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mercredi 17 juillet 2013

Une fille bien

Une fille bien                                               
de Holly Goddard Jones
Albin Michel - Terres d'Amérique 2013 /  22.50 €- 147.38  ffr. / 383 pages
ISBN : 978-2-226-24827-5
FORMAT : 14,0 cm × 20,5 cm

Hélène Fournier (Traducteur)

Solitudes


La nouvelle qui ouvre le recueil d'Holly Goddard Jones et lui offre son titre donne immédiatement le ton. Dans «Une fille bien», Jacob, un veuf d'âge mûr, vit dans le souvenir de Nora, sa défunte épouse, et subit impuissant la violence de leur fils Tommy qu'il ne cherche même plus à contrôler. Quand Helen apparaît dans sa vie et imagine un avenir commun, il ne peut se résoudre à franchir le pas et poser un acte décisif.

Le choix peut-être salvateur qu'une force invisible empêche de faire et les conséquences de la perte d'un être cher sont des thèmes récurrents dans ces récits souvent tragiques où, malgré leurs failles et leurs faiblesses, des personnages malmenés par la vie font preuve d'une dignité profondément touchante. Libby, que son mari Stephen a quittée et abandonnée avec leurs deux garçons et qui pourtant a toujours cherché des excuses à l'inexcusable («Rétrospective») ; Robbie, un colosse fruste au cœur tendre, prêt à tout pour garder auprès de lui Tina qu'il adore mais dont les rêves d'avenir ne l'incluent pas («Un homme droit») ; ou encore Theo, marié et père d'une petite Mica, atteinte de mucoviscidose, que sa relation adultère avec une très jeune fille entraîne dans une situation inextricable («Espérance de vie»).

Les huit histoires ont pour décor Roma, une petite ville «insignifiante» du Kentucky, état dont est originaire Holly Goddard Jones. Toutes frappent par leur réalisme percutant et leur douloureuse justesse. Pas de jugements de valeur imposés ou de frontière clairement définie entre le bien et le mal. La jeune nouvelliste américaine laisse au lecteur la possibilité d'interpréter à sa guise les errements mineurs ou majeurs de ses personnages. Dans «Pièces détachées» et «Des preuves de l'existence de Dieu», deux nouvelles qui se font écho, elle met tout d'abord en scène des parents dévastés par le meurtre de leur fille puis se penche sur l'implacable mécanisme qui transforme un jeune garçon en meurtrier. Un engrenage infernal dans lequel Simon se retrouve pris au piège car il ne peut pas vivre sereinement sa sexualité au sein d'une communauté homophobe. «Il sortit son portable de sa poche et ouvrit le clapet, l'écran brillant comme un signal de détresse dans cette obscurité si profonde. Il composa le numéro de son père et attendit en pensant, comme il le faisait toujours quand le désespoir cherchait à le gagner, au contact de Marty ce soir-là : la chaleur de sa joue mouillée, la seule preuve dont Simon ait jamais eu besoin, la seule force supérieure».

La thèse de Descartes ne convainc donc pas du tout Simon ! Si dans ce cas, Holly Goddard Jones se contente d'allusions, elle se déchaîne totalement avec l'excellente «Allégorie de la caverne», nouvelle dans laquelle la caverne de Platon devient un club de strip-tease où un père emmène son fils adolescent menacé de cécité afin qu'il y contemple des ombres bien particulières ! La leçon de choses ne dure pas longtemps mais l'impact sur Ben est foudroyant.

Holly Goddard Jones décrit à merveille ces moments où la vie bascule et décrypte subtilement la trompeuse simplicité d'un quotidien sans éclat. Depuis ce recueil prometteur qui date de 2009, elle a écrit son premier roman, The Next Time You See Me, sorti en février 2013 et qui recueille des critiques dithyrambiques. On attend impatiemment la traduction !

Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 17/07/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

lundi 15 juillet 2013

Les belles promesses

Les Belles promesses
de Janice Steinberg
Belfond 2013 /  21.50 €- 140.83  ffr. / 469 pages
ISBN : 978-2-7144-5080-7
FORMAT : 14,6 cm × 22,7 cm

Isabelle Chapman (Traducteur)


(En) Quête

Difficile a priori de se rappeler cette jeune femme au visage de «juive intelligente» plongée dans un livre de droit que Philip Marlowe croise brièvement dans Le Grand Sommeil. Il s'agit d'un personnage mineur auquel Raymond Chandler n'a d'ailleurs même pas donné de nom mais qui a suffisamment inspiré Janice Steinberg, critique d'art américaine et auteur de cinq romans noirs, pour qu'elle lui invente une histoire et en fasse sa narratrice.

Elaine Greenstein, quatre-vingt-cinq ans, a connu une brillante carrière d'avocate engagée. Suite à sa décision de déménager dans une résidence pour seniors, elle accepte avec soulagement la proposition d'une bibliothèque universitaire de conserver les documents qu'elle a amassés au cours d'une vie bien remplie et de lui offrir pour le classement l'aide de Josh, un jeune thésard aussi futé que curieux. Dans une boîte qui appartenait à sa mère et qu'elle n'avait jamais ouverte, Elaine trouve une carte de visite de Philip Marlowe qu'elle croyait être la seule à connaître. «Voilà soudain que je rends les armes, que je m'abandonne aux eaux tumultueuses du regret, de la colère et de l'amour, que je livre mon chagrin aux flots d'une rivière nommée Barbara».

Barbara, sa sœur jumelle, qui a disparu en 1939, lorsqu'elles avaient dix-huit ans et que personne n'a jamais pu retrouver. Pu ou voulu... ce nouvel indice sème le doute dans l'esprit de la vieille dame et excite l'appétit d'enquêteur néophyte de Josh ! Tous deux ne sont pas au bout de leurs surprises. Au fil des chapitres qui alternent entre présent et passé, Elaine raconte ce lien très particulier qui l'unissait à Barbara mais également l'histoire de sa famille, celle de Juifs d'Europe de l'Est ayant trouvé refuge aux États-Unis au début du vingtième siècle pour le meilleur mais pas toujours.

En ce qui concerne l'aspect historique, le roman, très documenté, est passionnant. Une palette de personnages bien brossés permet à Janice Steinberg d'évoquer de nombreux thèmes avec beaucoup de subtilité : le cauchemar antisémite, le rêve américain ou sa remise en question, l'enthousiasme ou les réticences face au sionisme puis à la création de l’État d'Israël ou encore la montée en puissance du féminisme. Sur le fond, le roman tient toutes ses promesses ; sur la forme, c'est autre chose. On ne sent pas toujours Janice Steinberg à l'aise dans son écriture et plusieurs passages forts souffrent d'un style ampoulé qui nuit à leur portée dramatique. Dommage car pour le reste, cette saga historico-policière mérite vraiment le détour !

Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 15/07/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

mercredi 10 juillet 2013

Trop de bonheur

Trop de bonheur                                                 
de Alice Munro
L'Olivier 2013 /  24 €- 157.2  ffr. / 315 pages
ISBN : 978-2-87929-729-3
FORMAT : 14,5 cm × 22,0 cm

Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso (Traducteurs)

Le fusil de Tchekhov


Du côté de Castle Rock, publié en 2009, devait être son dernier livre. Il s'avère réjouissant qu'Alice Munro ait changé d'avis et porte une nouvelle fois l'art de la nouvelle au zénith. Est-ce un clin d’œil de la part de celle que Cynthia Ozick a surnommée «notre Tchekhov» ? «Trop de bonheur», qui clôt le recueil et lui donne son titre trompeur, raconte les derniers jours de Sofia Kovalevskaïa, une romancière et mathématicienne russe du dix-neuvième siècle. Pour brosser le portrait de cette femme d'exception, Alice Munro part de faits historiques et biographiques précis comme elle le faisait dans Du côté de Castle Rock puis les modèle au gré de son imagination.

«Même l'épidémie de Copenhague pouvait à présent se transformer en élément d'une ballade, s'intégrer à une vieille légende. Comme sa propre vie, dont les cahots et les chagrins se muaient en illusions. Les événements et les idées prenant une forme nouvelle, envisagés au travers de couches d'intelligence lucide comme un verre déformant». Cette pensée de Sofia illustre à la perfection la manière dont procède Alice Munro. Certes «Trop de bonheur» se distingue des neuf autres nouvelles par sa longueur, son sujet, son époque et son décor, bien loin de l'habituel Ontario, mais la dissection des rapports humains et la réflexion sur ce qui rend chaque vie unique et singulière y sont tout autant présentes. La nouvelle s'achève sur la mort de Sofia qui succombe à une pneumonie.

Maladies, meurtres, comportements déviants, cruauté insoutenable, la tonalité du recueil est plutôt grave. Ce n'est bien sûr pas la description d'épisodes dramatiques ou traumatisants qui intéresse véritablement Alice Munro mais ce qui a pu les provoquer, les répercussions qu'ils entraînent et la façon dont des personnages très différents les uns des autres parviennent ou non à se reconstruire. Une jeune femme qui a changé de vie après un drame familial mais que le passé poursuit («Dimensions»), une étudiante qu'un prédateur sexuel réussit à briser moralement sans la toucher («Wenlock Edge»), une mère que l'un de ses enfants rejette («Trous-Profonds»), une femme d'âge mûr qui n'a jamais pu oublier l'accident tragique qu'elle a provoqué lorsqu'elle était petite («Jeu d'enfant»).

La force des textes s'explique comme toujours par leur densité et leur impeccable construction. Aucun détail superflu et des va-et-vient constants mais surtout éclairants entre passé et présent. S'ajoute souvent une célébration subtile du pouvoir des mots et de l'imagination. Dans «Radicaux libres» par exemple, où Nita, veuve et gravement malade voit surgir chez elle un vagabond assassin dont elle réussit à se débarrasser, telle Shéhérazade, en s'inventant un passé de meurtrière !

La prose d'Alice Munro est un régal, mais, mauvaise nouvelle, à quatre-vingt-deux ans, l'immense nouvelliste a annoncé sa retraite définitive du monde des lettres. Son dernier recueil Dear life, paru l'an dernier, n'est pas encore traduit en français. «Un recueil de nouvelles, pas un roman. Voilà qui est déjà en soi une déception. L'intensité du livre en paraît diminuée, cela fait passer l'auteur pour quelqu'un qui s'attarde à l'entrée de la littérature, au lieu d'être assurément installé à l'intérieur». On imagine aisément l'air malicieux d'Alice Munro lorsqu'elle prête ces paroles à Joyce, l'héroïne de «Fiction». Car en matière de littérature, notre Tchekhov canadienne est assurément installée sur un trône !

Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 10/07/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

mercredi 12 juin 2013

L'Amour comme hypothèse de travail

L’Amour comme hypothèse de travail
de Scott Hutchins
Belfond 2013 /  21 €- 137.55  ffr. / 435 pages
ISBN : 978-2-7144-5371-6
FORMAT : 14,2 cm × 22,6 cm

Elisabeth Peellaert (Traducteur)



Real human

L'amour existe-t-il ? Qu'est-ce-qu'un être humain ? «Science sans conscience n'est que ruine de l'âme». Des philosophes aguerris ou néophytes pourraient disserter plus ou moins longuement et indigestement sur ces trois sujets en multipliant les références. Lorsque le malicieux Américain Scott Hutchins s'y attaque, cela donne L'Amour comme hypothèse de travail, un premier roman tout à fait subtil et particulièrement convaincant.

Le narrateur, Neill Bassett Jr, trente-six ans, originaire de l'Arkansas et san-franciscain d'adoption, mais aussi divorcé de fraîche date, s'applique à suivre à la lettre la stratégie du célibataire, «un système rationnel qui ne laisse aucune place au sentimentalisme... un célibataire se trouve dans un entre-deux permanent et n'a pas de temps à perdre avec les conventions. Qu'il s'agisse du petit déjeuner, de la vie sociale ou de l'amour, il faut préférer le simple au compliqué». Pas question donc pour l'instant de se laisser passer la corde au cou par la jeune Rachel qu'il rencontre au début du roman ! D'autant plus que son travail prend peu à peu dans sa vie une importance capitale.

Neill est employé chez Amiante Systems, une toute petite start-up mais «un projet grandiose de linguistique informatique». Il s'agit de créer le premier chatterbot qui puisse réussir le test de Turing. Test qui porte le nom du mathématicien anglais, pionnier de l'intelligence artificielle et qui repose sur l'idée qu'une machine peut penser et donc imiter une conversation humaine si on lui donne le bon programme de travail. Dans le cas du programme du Dr Bassett, les données proviennent du journal intime du père de Neill, un médecin très attaché aux traditions et aux valeurs religieuses catholiques et qui s'est pourtant suicidé lorsque Neill était étudiant. «Ce journal est une mine de pensées et d'interrogations – plus de cinq mille pages de préjugés, d'anecdotes, de clichés, de maximes, de conseils médicaux. L'idée est que la personnalité de leur auteur est capturée dans les références implicites qui existent entre les différentes entrées du journal».

C'est donc logiquement à Neill qu'échoit la tâche de rendre cette conversation de plus en plus vivante et de dialoguer avec ce père qu'il connaissait en définitive très mal et dont il n'a jamais compris le suicide. De ce jeu de questions-réponses entre l'homme et l'ordinateur naît une troublante intimité. Au fil des pages, le fils découvre le père mais le père permet aussi au fils de mieux se connaître lui-même.

Cependant, Scott Hutchins ne se contente pas de faire habilement rimer informatique avec maïeutique ! Il sait aussi capter l'air du temps et décrit une société américaine en proie au consumérisme stérile mais que n'abandonne pourtant pas une soif d'idéal, incarnée en particulier par Rachel. Certes son embrigadement dans la secte des Rencontres pures, provoqué par le manque d'empathie de Neill, donne lieu à des pages très drôles mais il pousse également ce dernier à réfléchir sur la réalité du sentiment amoureux.

«L'homme a deux faces : il ne peut pas aimer sans s'aimer», disait Camus. Dans L'Amour comme hypothèse de travail, Neill parvient à cette harmonie grâce à un ordinateur. Alan Turing aurait adoré !

Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 12/06/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

mercredi 5 juin 2013

Entretien avec David Vann

L'actualité du livre et du DVD
Littératureet Entretiens 



À l'occasion d'une escale à Saint-Malo pour l'édition 2013 du festival «Étonnants Voyageurs», David Vann a rencontré l'une de nos collaboratrices pour évoquer Impurs son dernier roman, paru en mars dernier chez Gallmeister. Point de départ d'une passionnante conversation.

Parutions.com : Galen, vingt-deux ans, le protagoniste d'Impurs, vit seul avec sa mère et n'a jamais connu son père. Comment leur relation symbiotique est-elle devenue à ce point toxique ?
David Vann : Pas facile de répondre mais je peux essayer en parlant de ma propre vie. Je ne m'entends pas bien avec ma mère et même après la thérapie que nous avons faite ensemble, je n'en trouve toujours pas la raison. Est-ce à cause du suicide de mon père ou bien du fait qu'elle ait été un témoin impuissant de la violence physique que mon grand-père exerçait sur ma grand-mère ou encore de moi ? Lorsque je débute la rédaction d’un livre, je n'ai pas de plan détaillé en tête, je ne savais pas vraiment de quoi allait traiter ce roman. En fait, il s'agit d'une relation qui dérape sans que personne ne comprenne vraiment pourquoi, ni la mère, ni le fils, ni l'auteur ! Certains points sont néanmoins clairs à mes yeux : Galen reproche à sa mère de lui faire tenir le rôle d'un mari de substitution, il n'accepte pas qu'elle refuse de lui parler de cet homme et sent qu'elle le punit car elle n'a pas pu punir son propre père. D'une certaine façon, tous les deux sont très immatures, Galen ne fait pas d'études, ne travaille pas mais sa mère non plus. Ce sont deux enfants blessés par un héritage de violence familiale et dont la vie est en état de stase.

Parutions.com : Galen s'est immergé dans la philosophie New-Age. Provoque-t-elle ou bien accélère-t-elle sa perte progressive de tout contact avec la réalité ? Comment expliquez-vous que ce besoin de spiritualité entraîne égoïsme et brutalité ?
David Vann : Le New-Age joue un rôle de catalyseur. Le désir de transcendance qu'éprouve Galen reflète son désir de fuir sa famille et d'échapper à la violence qui la détruit. Mais en effet, ce besoin le mène à se comporter brutalement. C'est en fait le thème principal du roman et une expérience que j'ai vécue lorsque j'étais étudiant et fasciné moi aussi par le New-Age. Je suis devenu un monstre d'égoïsme, les autres n'existaient que par rapport à moi, à l'image du personnage de la nouvelle de Nabokov, Signs and Symbols, qui souffre de manie référentielle. Lorsque religion ou philosophie entraînent une perte d'empathie pour les autres, elles deviennent très dangereuses.

Parutions.com : Pourquoi avoir choisi de donner au corps de Galen une importance primordiale ?

David Vann : Il est au centre d'un paradoxe. Alors que Galen cherche la transcendance, il est obsédé par des choses physiques, comme faire l'amour avec sa cousine ou la nourriture. Le roman s'appelle Dirt en américain, j'aime l'idée que la chose la plus vile du monde soit intimement associée à sa méditation. Les mortifications physiques qu'il s'impose viennent de sa volonté d'accélérer le processus vers cette transcendance. Le corps est le réceptacle de toutes les souffrances, il faut donc parvenir à s'en échapper. L'idée vient du bouddhisme or le New-Age est un mouvement largement bouddhiste dans lequel on trouve en plus l'influence de poètes romantiques comme William Blake et de concepts divers comme celui de la mécanique quantique.

Parutions.com : Galen désire une sorte de fusion avec la nature. Joue-t-elle le même rôle que dans Sukkwan island et Désolations, à savoir celui d'une force neutre et extérieure qui sert à révéler vos personnages ?

David Vann : Dans ces trois romans, nous lisons les personnages à travers un paysage qui, au départ, n'a pas de signification propre. Mais lorsque je décris ce paysage, je raconte inconsciemment la vie intérieure de mes personnages, leurs transformations et il devient alors un révélateur. En revanche, il y a, en effet, quelque chose de plus dans Impurs. Les croyances New-Age de Galen impliquent qu'il trouve dans le monde naturel des transformations qui soient le signe de sa transcendance. Cette double lecture donne d'ailleurs au roman une dimension étrangement métafictionnelle.

Parutions.com : La Californie offre aussi un décor bien différent de celui de l'Alaska de vos deux romans précédents.

David Vann : En effet, le soleil et la chaleur torride le rapprochent d'un brasier infernal. Cela provoque un sentiment de pression et de claustrophobie qui mène à une sorte de folie. Quand on écrit une tragédie, on pousse ses personnages jusqu'au point de rupture qui va principalement révéler leur noirceur intrinsèque. Une tragédie vise à dépeindre l'enfer par conséquent il est naturel de trouver un tel décor dans Impurs. Je vais encore plus loin dans cette description de l'enfer dans Goat Mountain, mon prochain roman qui se déroule également en Californie et qui s'apparente de la même façon à une tragédie grecque.

Parutions.com : Parmi les quatre figures féminines du roman, la grand-mère est sans doute le personnage le plus émouvant. Elle, qui a déjà beaucoup souffert, perd maintenant la mémoire et finit ses jours dans une maison de retraite. Galen se comporte de façon beaucoup plus humaine avec elle. Comment définiriez-vous le lien qui les unit dans ce contexte de dysfonctionnement familial ?
David Vann : Ils s'offrent une indulgence mutuelle. La grand-mère est la seule à porter sur Galen un regard positif (sûrement parce qu'elle oublie beaucoup de choses !) et lui veut croire en son innocence. Contrairement à sa tante qui juge sa mère coupable d'erreurs passées et lui fait subir une pression terrifiante. Helen ne supporte pas le favoritisme dont sa sœur, la mère de Galen, a toujours bénéficié et qui se traduit par une mainmise sur l'argent familial. Elle déteste donc sa sœur et son neveu qui vont hériter de tout au détriment d'elle-même et de sa fille. Quant à la mère de Galen, elle essaie constamment de minimiser les problèmes, ce qui n'apporte pas de solution satisfaisante. Cependant, ces personnages agissent tous inconsciemment, ils sont empêtrés dans une situation épouvantable dont ils ne parviennent pas à sortir. On retrouve ce que j'aime dans la tragédie grecque : des personnages proches, qui s'aiment et ne se veulent pas de mal au départ mais qui finissent par se blesser et se détruire.

Parutions.com : L'argent attise certes la haine entre les personnages et constitue un élément important de l'intrigue. Ne peut-on toutefois nuancer son véritable impact ?

David Vann : L'expérience m'a appris que l'argent n'explique pas un conflit familial. Il devient le point focal mais l'origine du conflit réside dans le passé. L'argent constitue en fait une réparation pour des chocs émotionnels et psychologiques. La tante de Galen aurait tout simplement souhaité une enfance différente, et son rapport à l'argent de sa mère en est l'expression.

Parutions.com : Vous dites ne pas avoir de plan défini lorsque vous écrivez, vous ne savez donc pas nécessairement comment l'intrigue va évoluer. Pour le lecteur, une issue tragique, quelle qu'elle soit, semble inévitable car un mécanisme implacable se met en marche dès le début. Les tragédies mettent en scène des conflits insolubles et s'interrogent sur la possibilité de l'homme à maîtriser son destin. Pensez-vous que ces deux éléments s'appliquent également à vos romans ?

David Vann : Lorsque j'écris, j'ai vraiment l'impression que mes personnages ne sont pas condamnés, qu'ils ont une possibilité de s'en sortir, qu'ils peuvent surprendre mais il y a en face une force irrésistible à l'œuvre. Cependant, la tragédie n'a rien de déprimant pour moi. Elle est au contraire rédemptrice car elle donne sens à la souffrance et offre une solution au problème. L'idée de catharsis est capitale. Nous avons besoin en tant qu'écrivains et lecteurs de voir les personnages échouer. De leur sacrifice découle notre libération.

Parutions.com : Impurs est un roman dur mais il offre aussi des intervalles comiques ce qui n'était pas franchement le cas dans Sukkwan Island et beaucoup plus rare dans Désolations.

David Vann : Je suis bien d'accord ! C'est le plus drôle des trois et je me suis beaucoup amusé en l'écrivant. Sur deux points en particulier : les tentatives spirituelles calamiteuses de Galen et ses désirs sexuels qui permettent à sa cousine de le manipuler totalement. Vu la relation que j'ai avec ma mère, j'ai aussi ressenti un plaisir coupable à écrire ces scènes terribles entre Galen et la sienne. Quelle joie et quelle libération pour moi de me montrer très vilain et d'écrire des choses aussi affreuses !

Parutions.com : Vous faites très souvent référence à la littérature anglaise et non à la littérature américaine dans vos romans. Quelle est son influence sur votre écriture ? Par ailleurs, vous citez dans Désolations un poème vieil-anglais, The Seafarer, dont l'un des personnages perçoit le sens, bien longtemps après l'avoir étudié à l'université parce qu'il y trouve le reflet de sa propre expérience. Ce poème a-t-il pour vous aussi une résonance particulière ?
David Vann : À première vue, The Seafarer parle de foi et de souffrance mais Gary en vient à y lire un désir d'anéantissement. C'est ce que j'ai ressenti lors de mon aventure en mer ; je n'étais pas bien préparé, les désastres s'accumulaient. En fait, je me dirigeais droit vers la mort et cela m'attirait. La seconde interprétation de Gary fait donc écho à ma propre vie. En ce qui concerne la littérature anglaise, votre question est inhabituelle, je n'y ai jamais vraiment songé ! Généralement, on m'interroge sur mes intérêts en matière de littérature américaine et je réponds en citant entre autres noms Cormac McCarthy, Flannery O'Connor, Faulkner, Melville ou encore Hemingway, des écrivains qui sont très importants pour moi. Bien que j'aie surtout lu de la littérature américaine, je suis sans doute plus profondément influencé par la littérature anglaise (Chaucer par exemple pour le titre et la structure de Legend of a suicide) et la tragédie grecque. Je dirais que les Américains m'intéressent en matière de style et les Britanniques pour les thèmes et les structures littéraires. Encore que je me sente maintenant aussi très influencé stylistiquement par Beowulf. Le début d'Impurs est d'ailleurs construit sur ce point à la manière d'un poème vieil-anglais. Je trouve que mes livres tendent vraiment de plus en plus à privilégier les phrases fragmentées dans lesquelles les sonorités et le rythme priment sur la grammaire.

Parutions.com : Vous utilisez de façon très particulière le mythe de la Frontière qui fait partie intégrante du rêve américain. Pourquoi cette quête finit-elle en cauchemar ?

David Vann : J'ai lu six fois Méridien de sang de Cormac McCarthy. Sa description de la conquête de l'Ouest réduit en poussière les idées romantiques que l'on a coutume d'y associer et je suis entièrement d'accord avec sa vision. Toutefois, je ne cherche ni à écrire des livres antiaméricains ni à briser un quelconque rêve. Lorsque mes personnages pensent qu'ils vont retrouver leur innocence ou leur bonté dans la nature, ils se trompent vu que la nature révèle leur part d'ombre. Et cela finit mal. Ils échouent donc dans cette quête tout simplement car il s'agit d'une chimère.

Parutions.com : Les paysages ruraux d'Alaska et de Californie reflètent à merveille les errances de vos personnages. Ce sont des endroits que vous connaissez intimement pour y avoir grandi. Maintenant que vous avez quitté les États-Unis, ce sentiment d'appartenance est-il toujours fort ou envisagez-vous d'autres décors pour vos romans à venir ?

David Vann : Goat Mountain vient clore un cycle de quatre romans. J'y dépendais de mon histoire familiale et des lieux où j'ai grandi pour lesquels je ressentais un lien très fort. Maintenant je dois écrire sans cela. C'est assez terrifiant ! Cela fait dix ans que j’habite une partie du temps en Nouvelle-Zélande mais le lien n'a pas cette force. J'ai écrit un roman sur Médée qui se passe donc en Grèce il y a plus de trois mille ans. En ce moment, je travaille sur un autre qui se passe à Seattle, dans un aquarium public. Peut-être le prochain aura-t-il pour décor la Nouvelle-Zélande ou l'Europe, je n'en sais rien pour l'instant !

Parutions.com : Vous avez également écrit Last Day on Earth, un livre de non-fiction, qui vous a valu quelques ennuis aux États-Unis !

David Vann : Il pourrait sortir l'an prochain en même temps que Goat Mountain. Ce serait une bonne idée car ils se font d'une certaine façon écho. D'un côté, ce petit garçon qui chasse avec le fusil de son père, de l'autre, le portrait d'un jeune homme, meurtrier de masse, dans lequel je me mets également en scène. Au départ, Last Day on Earth était une commande pour le magazine Esquire ; j'ai réussi à obtenir le dossier de police sur Steve Kazmierczak (NdT : auteur d’une tuerie dans une université de l’Illinois en 2008, qui a fait 6 morts et de nombreux blessés) dans son intégralité, quinze cents pages de données et une montagne d'informations dont j'ai tiré un livre qui montre la facilité avec laquelle on peut dresser le profil psychologique de ce genre de meurtriers et pourquoi on les trouve aux États-Unis. Leur parcours de vie est similaire, avec notamment une expérience dans l'armée qui a laissé des séquelles mentales pour lesquelles ils ne sont pas aidés. Mais il est impossible aux États-Unis de mettre en cause l'armée et les vétérans, mon livre y a donc été très mal accueilli et j'ai souvent subi des interviews agressives.

Parutions.com : Vous évoquez souvent la relation intime entre votre œuvre et votre vie. Que vous inspire la citation d'André Malraux : «Qu'est-ce qu'un homme ? Un misérable petit tas de secrets...» ? Vos lecteurs doivent-ils vraiment connaître votre tragédie familiale pour mieux comprendre vos livres ?

David Vann : Je ne suis pas d'accord avec cette citation ! Je pars d'histoires vraies qui sont arrivées à ma famille mais je ne planifie pas la manière dont elles vont être transformées sur la page. Lorsque j'écrivais Sukkwan Island par exemple, je pensais que le roman se terminerait par le suicide de mon père mais c'est le fils qui se tue au milieu du roman et je ne m'y attendais pas du tout. En fait, j'ai compris qu'il s'agissait d'une revanche inconsciente pour moi. J'ai dû vivre avec le poids de ce suicide pendant si longtemps que dans le roman, c'est le père qui doit souffrir du suicide de son fils. Si mes lecteurs connaissent la véritable histoire, ils peuvent surtout mieux appréhender le véritable processus de l'écriture et réfléchir sur ce qu'est la fiction. Ce qui importe, c'est ce moment où la métamorphose s'opère. Il y a là quelque chose qui s'apparente à une performance théâtrale ou artistique que je trouve fascinant.

Parutions.com : Acceptez-vous l'idée selon laquelle une fois qu'un livre est publié, il n'appartient plus à son auteur mais à ses lecteurs ?
David Vann : Alors là, pas du tout ! Le livre m'appartient, il m'appartiendra toujours et je resterai toujours mon meilleur lecteur. Beaucoup de journalistes me posent des questions intelligentes qui m'amènent parfois à envisager les choses sous un autre angle mais aucun ne pourra connaître mes livres aussi intimement que moi et mieux les comprendre. J'en veux d'ailleurs beaucoup à certains critiques et théoriciens français bien connus, qui sous-entendent que l'auteur est un imbécile qui ne peut pas comprendre ce qu'il a écrit alors qu'eux peuvent tout expliquer. Les répercussions de cette thèse dans les universités américaines ont été dramatiques : pour preuve, on n'y étudie plus que la théorie et on se fiche royalement de la littérature !

Entretien réalisé en anglais et traduit par Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 05/06/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

samedi 1 juin 2013

Impurs

Impurs
de David Vann
Gallmeister 2013 /  23,10 €- 151.31  ffr. / 278 pages
ISBN : 978-2-35178-061-9
FORMAT : 14,7 cm × 20,5 cm

Laura Derajinski (Traducteur)



Inferno

Comment des gens qui s'aiment peuvent-ils en arriver à se déchirer mortellement ? La question hante les trois romans de David Vann qui décrivent une lente montée vers un paroxysme tragique dont le lecteur ressent l'inéluctabilité dès les premières pages. Le romancier américain y raconte l'implosion d'une dyade, qu'elle soit conjugale dans Désolations ou parentale dans Sukkwan island (Prix Médicis étranger 2010) et Impurs, paru récemment. Trois huis clos d'une violence inouïe, qui s'achèvent sur un drame. Il n'y a pas de coupables chez David Vann, seulement des personnages brisés par une histoire familiale trop lourde à porter et qui soudain dérapent.

Ce sont la nature et les éléments qui viennent mettre en scène puis révéler ces séismes intérieurs. À l'enfer blanc et glacial de Sukkwan island et de Désolations, tous deux situés en Alaska, succède le dantesque brasier californien d'Impurs.

«L'air était irrespirable. Si brûlant que sa gorge était un tunnel desséché, ses poumons fins comme du papier, incapables de se gonfler, et il ne savait pas pourquoi il ne parvenait pas à partir tout simplement. Elle avait fait de lui une sorte d'époux, lui, son fils. Elle avait chassé sa propre mère, sa sœur et sa nièce, et il ne restait plus qu'eux deux, et chaque jour il avait le sentiment qu'il ne pourrait supporter un jour de plus, mais chaque jour il restait». Prisonnier d'une relation toxique avec sa mère, Galen, vingt-deux ans, a trouvé refuge dans la philosophie New-Age. Très mauvaise idée pour un jeune homme fragile psychologiquement ! De son désir de se détacher du monde naît en effet un vénéneux délire mystique et la quête spirituelle se transforme peu à peu en un absurde voyage sans retour.

David Vann, adepte convaincu du New-Age au sortir de l'adolescence, connaît bien les dangers inhérents à ce genre de plongée en soi-même. Il avoue d'ailleurs être devenu à cette époque un monstre d'égoïsme pitoyable. On sent par conséquent sous sa plume une certaine jubilation amusée à ridiculiser son protagoniste dans ses tentatives désespérées de fusion avec la nature. C'est en particulier dans le contact de son corps nu avec la terre que Galen cherche la transcendance, or le titre américain, Dirt, joue sur la polysémie (le mot signifie la terre mais aussi la boue et la saleté) soulignant ainsi un paradoxe intraduisible en français mais très révélateur.

Nu et ridicule, Galen l'est également lors de ses ébats peu concluants avec sa cousine Jennifer, perverse au possible, qui l'instrumentalise avec gourmandise. Il est difficile de déterminer s'il s'agit, de la part de la jeune fille, d'un simple jeu ou d'une volonté de nuire liée à un héritage de violence familiale qui engendre souffrances, rancoeurs et détestation viscérale. À l'origine, une violence physique et morale dont la grand-mère, battue par son mari, a été la première victime et qu'elle a voulu taire à ses deux filles sans doute pour les protéger. Les répercussions de ce non-dit s'avèrent malheureusement dévastatrices.

On retrouve donc dans Impurs, l'interrogation qui sous-tendait Sukkwan island et Désolations et qui a longtemps poursuivi David Vann après le suicide de son père lorsqu'il était adolescent. Peut-on échapper à ses démons et se libérer des traumatismes du passé ? Les personnages n'y parviennent pas mais en ce qui concerne l'auteur la réponse est différente. Il ne s'agit pas dans son cas de simple thérapie par l'écriture mais véritablement de rédemption.

David Vann ne se contente pas d'utiliser des événements personnels douloureux, il les transmute pour leur donner un sens et une sombre beauté. Une somptueuse alchimie du tragique.

Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 31/05/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

samedi 18 mai 2013

Baby Love


Baby Love
de Joyce Maynard                                                                 
Editions Philippe Rey 2013 /  19 €- 124.45  ffr. / 302 pages
ISBN : 978-2-84876-296-8
FORMAT : 14,5 cm × 22,0 cm
Mimi Perrin (Traducteur)
Voir aussi :

- Joyce Maynard, Une adolescence américaine - Chronique des années 60, Philippe Rey, Avril 2013, 232 p., 17 €, ISBN : 978-2-84876-298-2


Eros et Thanatos

Au début des années 70, paraît aux États-Unis un livre qui fait sensation. Il s'agit d'Une adolescence américaine, dans lequel une jeune fille de dix-neuf ans, Joyce Maynard, témoigne de sa vision de l'Amérique sous la forme de petits essais percutants. Son intelligence a séduit un monstre sacré des lettres américaines, J.D. Salinger, de plus de trente ans son aîné, dont elle est devenue la maîtresse-objet. Leur relation dure un an puis Salinger la rejette brutalement. Le choc émotionnel anéantit Joyce Maynard qui racontera en détail, dans une autobiographie parue en 1998, Et devant moi, le monde, sa vérité sur cette passion destructrice, provoquant au passage un énorme scandale, ravageur pour sa carrière. Cependant, Joyce Maynard n'a pas attendu 1998 pour lever une partie du voile sur cet épisode douloureux.

De façon surprenante, Baby Love, son premier roman, paru en 1981, qui semble à première vue traiter du sujet de la maternité précoce, vire rapidement à une analyse sans concession du couple et explore jusqu'à l'horreur l'idée de la soumission féminine. C'est dans une petite ville du New Hampshire que vivent Sandy, dix-huit ans, et ses trois copines Tara, Wandy et Jill, un peu plus jeunes qu'elle. Sandy, maman de Mark Junior, cherche à reproduire l'idéal du foyer propret que l'on voit dans les magazines, même si son jeune époux n'y trouve pas vraiment son compte. Tara vit avec sa mère qui déteste son bébé, fruit d'une première relation sexuelle sans lendemain. Wandy élève seule sa fille et n'y arrive pas. Quant à Jill, qui habite avec ses parents, la découverte de sa grossesse fait fuir son petit ami. Seule pour gérer le problème, elle souhaite avorter au plus vite mais encore faut-il trouver l'argent nécessaire.

Très convaincante dans ces portraits d'adolescentes touchantes de fragilité face à des responsabilités trop lourdes pour elles, Joyce Maynard l'est encore davantage lorsqu'elle décrit des adultes à la dérive dont la trajectoire vient croiser celle des quatre jeunes filles. Entre autres, ce couple new-yorkais qui vient s'installer en ville dans une maison prêtée par des amis. Greg est artiste et découvre en Tara une muse dont il va tomber éperdument amoureux. Mais Carla, sa compagne, obsédée par le désir viscéral d'avoir un enfant, a justement choisi ce moment pour transformer le désir en réalité. Et puis Ann, qui a acheté une maison et s'y terre. Dépression profonde, troubles du comportement alimentaire... son histoire ressemble beaucoup à celle de Joyce Maynard. Difficile de ne pas reconnaître Salinger dans le personnage de Rupert, l'amant écrivain plus âgé pour lequel elle a tout quitté par dévotion amoureuse et qui l'a abandonnée, la laissant seule face à une vie désormais dénuée de sens. Un homme pourtant la désire sans qu'elle le comprenne tout de suite ; il s'agit du père de Jill, embourbé dans un mariage calamiteux...

Un jour, touchée par une petite annonce qu'elle lit dans le journal et qui parle d'amour exclusif et passionné, Ann prend contact avec Wayne, un dangereux psychopathe, enfermé pour le meurtre effroyable d'une jeune femme dont il avait fait son esclave sexuelle. Galvanisé par l'idée qu'une autre femme puisse l'accompagner dans sa folie de toute-puissance, Wayne parvient à s'échapper et part retrouver Ann. Sera-t-elle la prochaine victime consentante ? Le roman s'achève sur une scène des plus troublantes...

Incisif, cru et profondément perturbant...

Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 15/05/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

mercredi 1 mai 2013

Entretien avec Paul Murray

 
L'actualité du livre et du DVD
Littératureet Entretiens  


Paul Murray, Skippy dans les étoiles, Belfond, mars 2013,
 676p., 23 €, SBN : 978-2-7144-5085-2


L'Irlande, hier, aujourd'hui et demain

Parutions.com : Skippy dans les étoiles qui se passe à Dublin dans un pensionnat catholique prestigieux, Seabrook College, offre une variation époustouflante sur la gamme des ''campus novels''. Pourquoi les écoles sont-elles de si fascinants microcosmes ?

Paul Murray : Une école est un microcosme unique. Pendant le reste de votre vie, vous contrôlez et choisissez d'une certaine façon comment, où et avec qui vous passez votre temps - généralement des gens qui vous ressemblent. Au fil des ans, la forme que prend votre vie reflète de plus en plus précisément votre personnalité. Mais à l'école, vous êtes entassé dans un espace réduit avec deux-cents personnes qui peuvent ne pas vous ressembler du tout et il n'y a pas d'échappatoire ! En tant qu'écrivain, je trouvais qu'il s'agissait d'une idée très intéressante à exploiter.

Parutions.com : C'est aussi un roman d'éducation émouvant qui raconte à quel point l'adolescence est un âge difficile. Vous qualifiez d'ailleurs le processus qui mène à l'âge adulte de «sinistre désonirisation» !

Paul Murray : Je pense que lorsqu'on est enfant, on s'imagine que devenir adulte signifie essentiellement pouvoir faire ce que l'on veut. Le monde semble illimité et on a hâte de vieillir, de se libérer des contraintes de l'enfance pour pouvoir réaliser nos rêves quels qu'ils soient. À l'adolescence, on se rend compte que les contraintes de l'enfance sont tout simplement remplacées par d'autres contraintes. Le monde est peut-être vaste et illimité mais ce caractère infini ne nous englobe pas. C'est le début d'une prise de conscience qui continue à l'âge adulte que notre vie est en fait limitée dans le temps, l'espace et par les circonstances. Quoi qu'il se passe, vous serez toujours vous, un point, c'est tout. C'est le contraire de ce que vous attendiez et c'est assez décevant. Être adulte ne signifie pas être tout-puissant mais au contraire accepter que de plus en plus de limitations régissent votre vie.

Parutions.com : Vous décrivez avec une grande tendresse la façon pourtant parfois brutale dont les adolescents se comportent entre eux. En ce qui concerne les relations entre adultes, votre vision ne semble pas très optimiste. Hypocrisie, rivalité, lâcheté... Avez-vous noirci le tableau ?

Paul Murray : Eh bien, la grâce salvatrice de l'école reste l'amitié. J'avais quelques bons amis à l'école et j'en suis toujours proche. Ces amitiés sont intenses parce que l'on a véritablement besoin les uns des autres à cet âge-là, on est vulnérable, on se cherche et on ne sait pas où la vie va nous mener. Lorsque l'on vieillit et que l'on prend davantage le contrôle de sa vie, ce besoin évolue. Bien sûr, l'amitié reste une valeur importante mais on pourrait dire que d'une certaine façon, vieillir signifie disparaître dans le terrier qu'on s'est fabriqué et utiliser sa position et ses biens pour ériger une barrière protectrice entre soi et le monde. Je généralise bien sûr car il y a aussi de bien des manières chez les adultes un altruisme qui n'existe pas chez les adolescents. Mais il n'est pas facile de se rappeler à quoi ressemblent la vulnérabilité, le manque d'argent et ce sentiment d'être perdu qui caractérisent l'adolescence. À deux ou trois exceptions près, les enseignants de mon roman ne sont pas de mauvaises personnes. Ils ne font tout simplement plus attention aux autres.

Parutions.com : L'un de ces enseignants, Howard Fallon, est le parfait exemple de l'adulescent. Une espèce qui prolifère actuellement ?

Paul Murray : Il est assez évident que nous vivons dans un monde que la jeunesse obsède. Avant, cela ne concernait que l'apparence physique mais cela s'applique de plus en plus à la façon de se comporter. Dans le monde occidental, nous pensons comme des adolescents, nous voulons que la vie nous divertisse et qu'elle ressemble à un film. Nous refusons l'ennui et les responsabilités pesantes. On dit que le concept de l'adolescent a été inventé dans les années cinquante par des publicitaires qui ont compris qu'ils avaient pour la première fois devant eux un groupe de personnes disposant d'un peu d'argent, sans réelles responsabilités mais surtout profondément peu sûres d'elles, et à qui l'on pouvait donc vendre n'importe quoi. Il y a depuis lors une volonté de rallonger le plus possible cette période de l'adolescence. On se retrouve par conséquent avec des adultes, comme moi, qui au lieu de s'intéresser à la société dépensent des sommes folles pour des gadgets et se comportent comme des ados. L'iPhone est un bon exemple : on lui associe une idée de standing, il donne l'impression de pouvoir d'une certaine manière maîtriser la réalité. Mais en fait, un iPhone est un jouet qui coûte six cents euros. Il y a peu, j'étais très fier d'en posséder un et puis mon fils de dix-huit mois l'a cassé. Je n'étais pas content du tout sur le coup mais rapidement j'ai vu au-delà. C'est lorsqu'on a des enfants que l'on doit cesser de se comporter en adulescent. Plus de temps pour ne penser qu'à soi et plus d'argent à dépenser en frivolités. De toute façon, même si on a cet argent, votre enfant se charge de jeter vos acquisitions dans les toilettes !

Parutions.com : Dans le roman, vous évoquez la théorie des cordes et la décrivez comme tout à la fois particulièrement complexe et infiniment poétique. A-t-elle sur vous le même pouvoir de fascination que sur Ruprecht, le petit génie scientifique qui partage la chambre de Skippy ?

Paul Murray: J'ai entendu parler de cette théorie un soir par hasard en regardant un documentaire à la télé. Vous avez raison, la théorie des cordes et la mécanique quantique sont des concepts fascinants et même étrangement libérateurs. Des mondes parallèles, un électron qui peut se trouver en même temps aux deux extrémités de l'univers, une réalité anarchique et paradoxale, toutes ces idées vous amènent à reconsidérer la façon dont vous percevez le monde pour l'apparenter à une œuvre d'art. Mais mon esprit trop peu scientifique s'est contenté d'une explication basique car très vite la théorie des cordes devient très mathématique et abstraite ! Bien qu'elle soit censée tout pouvoir expliquer, personne ne peut véritablement la comprendre. Et même si les scientifiques revendiquent une explication de la réalité comme les prêtres l'ont fait avant eux, tout ce qu'ils ont en fait mis à jour est un mystère encore plus grand. Pour un artiste, cette idée que l'on ne peut résoudre le mystère de la vie est particulièrement importante.

Parutions.com : Seabrook College est dirigé par des prêtres, les enseignants y sont majoritairement des hommes et les élèves exclusivement de jeunes garçons. Vous n'esquivez pas le difficile sujet de la pédophilie et des abus sexuels. Avez-vous pu dire tout ce que vous pensiez à ce propos ?

Paul Murray: J'ai abordé le sujet avec prudence car il est difficile d'écrire sur les abus sexuels. D'un côté, en Irlande comme ailleurs, c'est une chose qui a provoqué un énorme traumatisme et détruit beaucoup de vies. Les cicatrices laissées sur la société irlandaise sont même indescriptibles. D'un autre côté, la pédophilie est devenue ces dernières années une sorte de cliché en littérature ou au cinéma, abondamment utilisé pour expliquer le pourquoi d'une histoire. Je voulais en parler car cela illustre à quel point notre société continue à ignorer et exploiter les plus faibles mais je ne voulais surtout pas banaliser ces événements épouvantables et que la pédophilie devienne un simple ressort dans mon intrigue ce qui m'aurait à mon tour transformé en exploiteur. J'ai donc laissé parler ma sensibilité et essayé de montrer qu'il s'agit d'un pan d'une réalité vaste dans laquelle nous sommes tous complices. On peut toujours diaboliser un groupe de personnes, l'Église par exemple, mais la triste vérité est que si des choses affreuses se produisent, c'est que nous les laissons se produire.

Parutions.com : Considérez-vous le père Green comme le personnage le plus complexe du roman ? Quant à la lutte de pouvoir au sein de l'école entre les prêtres et le sinistre Automator, reflète-t-elle une influence religieuse sur le déclin en Irlande ?

Paul Murray : L'influence de l’Église existe toujours en Irlande mais elle a fortement diminué. Ce sont maintenant les hommes d'affaires et les entrepreneurs qui donnent le «la» et indiquent le chemin que doit prendre la société. En ce sens, l'Automator les représente. En ce qui concerne le père Green, il a sans nul doute été le personnage le plus difficile à créer. Bien plus âgé que moi, bien plus âgé que tous les autres personnages du roman, il appartient à une génération dont la perception du monde et la façon d'y agir ont, en peu de temps, perdu de leur pertinence. C'est un homme en colère, assez sinistre lui aussi, mais je ne voulais pas en faire simplement le méchant de l'histoire. L'Église est responsable de choses scandaleuses en Irlande mais parmi ses prêtres se trouvent également des hommes bons qui ont fourni un travail immense et désintéressé pour aider les pauvres, les malades, les personnes âgées. Un travail irremplaçable, tellement les idées de responsabilité et de devoir envers les plus faibles semblent ne plus avoir de sens. C'est tout le paradoxe du personnage.

Parutions.com : Le roman se déroule pendant la période du Tigre celtique. Quels changements dans la société irlandaise cette croissance économique a-t-elle provoqués ?

Paul Murray : En moins d'une décennie, un pays catholique, conservateur et plongé dans un marasme économique que ses habitants cherchaient à fuir, s'est transformé en une société laïque et riche, obsédée par l'argent et la position sociale. Dans mon roman, les enfants font partie de cette première génération dans l'histoire irlandaise, qui n'envisageait pas de quitter le pays sitôt les études terminées. Mais ils sont également les premiers à grandir dans cet étrange vide éthique né avec cette nouvelle Irlande non-catholique. Leurs parents ne les élèvent plus avec les mêmes références morales et ne savent pas vraiment quoi leur dire. Ce qui est assez perturbant pour eux.

Parutions.com : Howard Fallon cherche à rendre son enseignement plus vivant mais se heurte à une grande incompréhension de la part de ses supérieurs et des parents qui exigent un enseignement rentable, faisant donc fi de tout plaisir d'apprendre. Avez-vous vécu cela personnellement?

Paul Murray : Malheureusement, le système scolaire irlandais ne récompense pas l'imagination et la créativité. Il s'agit de mémoriser des faits et de les retranscrire au cours des examens. Vos notes déterminent quelle formation vous pouvez envisager et quelle université vous pouvez viser, il faut donc qu'elles soient les meilleures possibles. L'école se révèle par conséquent assez ennuyeuse mais peut-être cela va-t-il changer dans les prochaines années. Cependant, tant que nous penserons que le succès se résume à obtenir un travail qui fasse gagner un maximum d'argent, nous resterons coincés dans cette approche mercantile qui met l'emphase sur la conformité et oblige à apprendre par cœur des réponses au lieu de poser des questions.

Parutions.com : Skippy dans les étoiles mélange comédie et tragédie. Très triste et sombre par moments, le roman offre aussi des répliques et des épisodes hilarants. La comédie n'exclut en rien la profondeur du propos. Pourquoi est-elle à votre avis si souvent injustement méprisée dans le monde littéraire ?

Paul Murray : Je ne sais pas vraiment. Pourtant, la comédie en tant que forme littéraire est au cœur du roman depuis le début. Historiquement, le roman contrebalance le récit épique, il met le doigt sur la vanité, l'absurdité et la fragilité de la vie humaine. Peut-être n'avons-nous pas envie d'entendre parler d'absurdité et de fragilité en cette époque troublée ? Cela peut également révéler que le roman a perdu de son importance. Les gens lisent moins qu'avant et ceux qui continuent à lire veulent sentir l'importance de leur geste, ils privilégient donc les sujets sérieux. Je n'aime pas l'idée selon laquelle l'expérience d'une personne est plus importante que celle d'une autre et que la souffrance humaine rend supérieur. Je trouve que c'est dangereux. Je ne suis pas en train de dire que les écrivains ne doivent pas aborder des thèmes sérieux, voire des événements terribles mais je pense sincèrement qu'au milieu de ces événements les gens restent d'abord des gens avec les mêmes folies, les mêmes idées fausses et les mêmes illusions. Et il est important de l'expliquer.

Parutions.com : Comment Skippy dans les étoiles, qui devait être une nouvelle, est-il devenu un roman de 700 pages que vous avez mis sept ans à écrire ? Avez-vous traversé des périodes de doute et de découragement ?
Paul Murray: Je ne pensais pas que cela me prendrait sept ans et c'est un processus très étrange. Le doute, le découragement font intimement partie de l'écriture, et continuer à travailler sur un livre même quand on n'y croit plus du tout fait partie du boulot. Pourtant, au fil des années, cela devient de plus en plus difficile bien sûr car il n'y a aucune gratification en vue. On commence à se demander si l'on est toujours écrivain, si l'on n'aurait pas commis une terrible erreur. On ne sait plus ce que vaut son livre. Quand j'ai terminé ce roman, je me suis dit que j'avais gâché sept ans de ma vie mais qu'au moins je m'étais montré tenace et que je l'avais terminé. Il y a longtemps, mon professeur d'écriture m'avait dit que la principale qualité requise pour un écrivain était de finir ce qu'il commençait. Un conseil précieux !

Parutions.com : Skippy dans les étoiles est votre second roman. Le premier sera-t-il bientôt traduit en français ?

Paul Murray: Il faudra poser la question à mon éditeur ! J'ai toujours adoré la littérature, la musique et le cinéma français et j'avoue volontiers que s'il est toujours excitant d'être traduit, je suis particulièrement fier que Skippy l'ait été en français.

Entretien réalisé par e-mail et traduit de l'anglais par Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 01/05/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

mardi 9 avril 2013

Une petite fortune

Une petite fortune                                                       
de Rosie Dastgir
Christian Bourgois 2013 /  20 €- 131  ffr. / 440 pages
ISBN : 978-2-267-02426-5
FORMAT : 12,0 cm × 20,0 cm

Anne Damour (Traduction)


Entre Orient et Occident

Depuis une bonne trentaine d'années, la littérature post-coloniale fleurit outre-Manche et contribue au dynamisme enviable de la scène littéraire britannique. Un courant éclectique qui rassemble des écrivains venus d'horizons divers et s'enrichit régulièrement de nouveaux talents. Dans le sillage d'Hanif Kureishi, après Zadie Smith et Monica Ali, voici Rosie Dastgir (née de père pakistanais et de mère anglaise) qui livre sa vision de l'Angleterre multiraciale et des difficultés rencontrées par les immigrés des première et seconde générations.

Harris, le protagoniste, a quitté son village pakistanais dans les années soixante-dix pour venir s'installer en Angleterre et y épouser l'ambitieuse Molly. Une nouvelle vie qui l'oblige à abandonner sa foi. Molly ne comprend pas que le sentiment d'être devenu un mauvais musulman puisse torturer son mari et finit par le quitter après dix ans de mariage et la naissance de leur fille Alia. Harris quitte alors le Sud-Est coquet pour rejoindre ses cousins implantés dans le Nord et sur leur conseil y achète une épicerie. Quand Harris reçoit une somme importante que lui devait son ex-épouse suite à leur divorce, il se retrouve paradoxalement bien ennuyé !

«Harris passa la nuit à se tourmenter, se demandant que faire de cet argent, comme s'il était impératif de décider sur-le-champ. L'option la plus simple consistait à déposer la somme sur un compte d'épargne qui rapporterait des intérêts et lui assurerait une petite réserve. Mais d'une certaine manière il répugnait à laisser dormir l'argent. D'après le Coran, c'était un péché de thésauriser des biens octroyés par la grâce d'Allah alors que d'autres autour de vous étaient dans le besoin...»

L'attribution de cette manne financière constitue le fil directeur du récit mais logiquement Rosie Dastgir en profite surtout pour décrire deux cultures en complète opposition et ce faisant n'évite pas toujours les clichés (archaïsme contre modernité, tentation de l'intégrisme religieux…) et donc la caricature.

En matière de premier roman, Une petite fortune se lit pourtant avec plaisir mais souffre difficilement la comparaison avec Le Bouddha de banlieue, Sourires de loup et Sept mers et treize rivières. Il manque la démesure provocatrice, la flamboyance du style et la subtilité du propos. Parmi les trois éléments, un seul aurait d'ailleurs suffi à rendre ce texte qui reste un peu gentillet diablement plus convaincant. Mais il y a également des passages qui dégagent une force prometteuse et une sensibilité particulière (en particulier ceux qui se rapportent au voyage qu'Harris effectue avec Alia dans son pays nat
al).

Reste maintenant pour Rosie Dastgir à se frayer un chemin dans la cour des grands.

Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 08/04/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

dimanche 31 mars 2013

Skippy dans les étoiles


Skippy dans les étoiles
de Paul Murray
Belfond 2013 /  23 €- 150.65  ffr. / 676 pages
ISBN : 978-2-7144-5085-2
FORMAT : 15,5 cm × 24,0 cm

Robert Davreu (Traducteur)


On n'est pas sérieux quand on a quatorze ans

Skippy dies, le titre original, est plus direct car Skippy dans les étoiles s'ouvre en effet sur la mort du héros Daniel Juster. Skippy, quatorze ans, que ses camarades ont surnommé ainsi en raison de sa malheureuse ressemblance dentaire avec le célèbre kangourou, s'écroule sans vie de manière incompréhensible alors qu'il se livre à un concours de mangeurs de beignets avec son meilleur ami Ruprecht. Le flash-back qui suit en explique les raisons et détaille les mois qui ont précédé ce tragique événement ; puis le lecteur découvre l'impact et les conséquences de la mort de l'adolescent sur son entourage proche et plus lointain.

Une telle présentation peut laisser imaginer un livre triste et peu engageant. Que l'on se détrompe immédiatement ! L'humour dévastateur et décalé de Paul Murray, un jeune romancier irlandais au talent éblouissant, lui permet d'aborder les sujets les plus graves sans jamais tomber dans l'émotion facile.

Seabrook, un prestigieux pensionnat catholique dublinois, sert de décor. Un établissement pour garçons dans lequel enseignent des prêtres et des laïcs. Des hommes en majorité, qui ne s'apprécient pas nécessairement. L'apparition d'une séduisante remplaçante provoque d'ailleurs un cataclysme qui donne au roman des allures de ''campus novel'' façon David Lodge. Toutefois, Skippy dans les étoiles reste avant tout un incroyable roman d'éducation qui dissèque la psyché adolescente et son cortège de tourments.«Peu à peu, l'horrible vérité commence à t'apparaître : le Père Noël n'était que la pointe émergée de l'iceberg. Ton avenir ne sera pas les montagnes russes que tu as imaginées ; le monde de tes parents, le monde de la vaisselle à faire, du rendez-vous chez le dentiste, des excursions du week-end à l'hypermarché de bricolage pour acheter du carrelage, c'est ce que les gens ont en tête lorsqu'ils parlent de 'la vie'. Désormais, à chaque jour qui passe, c'est une nouvelle porte qui semble se fermer...»

Skippy et ses copains cherchent pourtant à résister à ce douloureux processus de «désonirisation» qui mène vers l'âge adulte, et croient dur comme fer à la possibilité de mondes parallèles merveilleux que suggèrent paradoxalement aussi bien la théorie des cordes que les mythes irlandais ! Si Ruprecht, le surdoué scientifique, s'accroche à l'idée qu'il doit pouvoir entrer en contact avec Skippy, pour les autres, sa mort brutale fracasse beaucoup d'illusions et pose de nombreuses questions. Est-ce sa rupture avec la trop jolie Lori et sa rivalité amoureuse avec le dealer désaxé de cette dernière qui en sont responsables ? Ou bien Skippy aurait-il été victime de la déviance pédophile du père Green ? La vérité se révèlera bien plus complexe...

Impossible d'évoquer tous les thèmes qu'aborde Paul Murray dans un ouvrage kaléidoscope de presque sept-cents pages, aux multiples narrateurs, dont le rythme endiablé ne faiblit pas une seconde ! Mais quel que soit le sujet évoqué, il sait trouver ce ton juste qui retient l'attention.

Un énorme roman dans tous les sens du terme.

Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 25/03/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

lundi 4 mars 2013

La Singulière tristesse du gâteau au citron

La Singulière tristesse du gâteau au citron
de Aimee Bender
L'Olivier 2013 /  22.50 €- 147.38  ffr. / 343 pages
ISBN : 978-2-87929-780-4
FORMAT : 14,1 cm × 20,5 cm

Céline Leroy (Traducteur)

Encombrante empathie


«Tandis que j'avalais cette première bouchée... j'ai senti un changement subtil s'opérer à l'intérieur, une réaction inattendue... Je sentais sans difficulté le chocolat, mais par glissements légers, comme un effet secondaire qui se déroulait, se déployait, j'avais le sentiment que ma bouche se remplissait aussi d'un goût de petitesse, d'une sensation de rapetissement, de contrariété, d'une distance dont je devinais qu'ils étaient liés à ma mère… puis à chaque bouchée : absence, faim, spirale, vide».

Le jour de ses neuf ans, Rose Edelstein se découvre un don singulier en croquant dans le gâteau d'anniversaire que sa mère lui a préparé : comprendre ce que ressentent les autres en mangeant ce qu'ils ont confectionné. Devenir un réceptacle d'émotions, un«médium de la nourriture» se révèle rapidement insupportable pour la petite fille qui va pourtant devoir apprendre à assumer ce pouvoir dont elle se passerait bien.

Rose n'est pas la seule de la famille à posséder une faculté extraordinaire, un grand-père paternel qui ne goûtait pas les autres mais les sentait, un frère capable au sens propre de se fondre dans un objet et un père qui refuse obstinément de mettre les pieds dans un hôpital afin de ne pas connaître sa malédiction personnelle...

De cette idée délicieusement originale, Aimee Bender tire un roman certes très bien écrit mais profondément intrigant car il laisse en suspens une question majeure. Quelle est la signification des éléments fantastiques qu'elle y introduit ? Le cannibalisme métaphorique de Rose la fait souffrir et l'éloigne des autres jusqu'à ce qu'elle parvienne à l'apprivoiser ; quant à son frère, il finit par se transformer en chaise pliante.

Pourquoi pas ? Sauf qu'on en reste là ! La romancière américaine souhaitait peut-être tout simplement proposer à ses lecteurs un conte d'apprentissage un peu fou, sans morale à tirer de l'histoire. On peut en douter et c'est bien ce sentiment d'inachevé qui laisse au final relativement perplexe.

Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 04/03/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

vendredi 1 mars 2013

La Belle indifférence

La Belle indifférence
de Sarah Hall
Christian Bourgois 2013 /  15 €- 98.25  ffr. / 170 pages
ISBN : 978-2-267-02446-3
FORMAT : 12,0 cm × 20,0 cm

Éric Chédaille (Traducteur)


L'empire des sens

Toute incursion dans la prose poétique de Sarah Hall laisse admiratif. Après quatre romans magiques, la Britannique fascine à nouveau avec La Belle indifférence, son premier recueil de nouvelles qui compte sept histoires parfaitement ciselées dans lesquelles la violence qu'elle suggère dégage toujours autant de force que celle qu'elle décrit explicitement. La densité de l'ensemble s'explique aussi par le foisonnant réseau de correspondances et d'échos qu'elle établit entre paysages naturels et corporels, animalité et humanité, quotidien et universel. Quel qu'en soit le décor, le comté de Cumbrie (où est née Sarah Hall), Londres, l'Afrique du Sud ou un lac finlandais, chaque nouvelle raconte un fragment de vie révélateur et met en scène une protagoniste féminine qui se retrouve face à elle-même. Cinq femmes et deux jeunes filles.

Dans «Le parfum du boucher», Kathleen se lie d'amitié avec Manda, une dure à cuire qui fonctionne à l'instinct tout comme ses frères caractérisés par une bestialité que Kathleen choisira sciemment d'utiliser. Dans «La rivière dans la nuit», Dolly, comprend avant tout le monde que son amie Magda va mourir et part chasser pour lui confectionner une étole en vison qu'elle portera dans la tombe. Un geste dans lequel elle met tout son amour. Pourtant la mort de Magda, dont on pourrait supposer Dolly inconsolable, lui enseigne une vérité qu'elle n'imaginait pas : «Je pensais qu'elle allait me manquer et, de fait, son charme et sa gaieté me manquèrent. Sa douce franchise me manqua. Mais elle n'était nullement présente dans mes rêves. La vérité de la mort est chose singulière. Car quand ils nous quittent, les êtres chers sont comme s'ils n'avaient jamais été. En disparaissant de cette terre, ils disparaissent de l'air même. Ne restent que les landes et les montagnes, le monde matériel sur lequel nous nous trouvons et sur lequel nous régnons. Nous sommes les loups. Nous sommes les lions. Après tant de soirées à battre les berges avec les chiens et mes frères, absorbée par un bouillant dessein que je ne comprenais pas vraiment, je rêvais nuit après nuit de la rivière. Je la rêve en ce moment: rivière de parfums volés serpentant à travers notre paradis inversé».

Pour les héroïnes plus âgées des cinq autres nouvelles, les vérités surgissent d'une réflexion sur leur vie amoureuse et sexuelle. Les cinq histoires qui entrelacent désir et manque, présence et absence, proximité et distance dégagent le goût amer du doute et du regret. Une femme qui attend son amant plus jeune à l'hôtel («La belle indifférence»), une autre qui a fui la brutalité de son mari et son village du nord pour se réfugier chez une amie à Londres («Les abeilles»), Hannah dont le mariage est devenu une coquille vide et qui sur les conseils d'une copine s'engage sur la voie des amours tarifées («L'agence»), une dispute qui vire au drame («Elle l'assassina, lui qui était mortel») et une glaçante escapade en Finlande («Vuotjärvi»)

Outre une parfaite maîtrise de la narration (variation entre récits aux première, deuxième et troisième personnes), Sarah Hall s'empare des mots de façon unique. Une écriture viscérale dont la très belle traduction d'Eric Chédaille rend la fulgurance. Magnifique et vertigineux d'intelligence.


Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 01/03/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

mercredi 13 février 2013

Entretien avec Maria Semple


 
L'actualité du livre et du DVD
Littératureet Entretiens  

Entretien avec Maria Semple
 - (Bernadette a disparu, Plon, Janvier 2013)

- Maria Semple, Bernadette a disparu, Plon, Janvier 2013, 381 p., 21 €, ISBN : 978-2-259-21730-9

Une famille formidable

Paru en janvier dernier chez Plon, le drôlissime et très original Bernadette a disparu de Maria Semple a déjà séduit de nombreux lecteurs. Rencontre avec la pétillante romancière américaine.


Parutions.com : La forme de Bernadette a disparu mêle un récit à la première personne (la jeune Bee étant la narratrice) à toute une variété de documents écrits. Pensez-vous avoir renouvelé le roman épistolaire ? Était-ce le seul choix possible pour l'idée que vous aviez en tête ?
Maria Semple : Lorsque j'ai commencé à écrire le livre, Bernadette en était la narratrice, mais très rapidement, elle m'a semblé devenir trop envahissante. J'ai alors opté pour un récit à la troisième personne, malheureusement l'histoire tombait à plat. Puis j'ai eu l'idée suivante, Bernadette aurait une assistante à qui elle enverrait par email ses instructions afin qu'elle se charge des courses quotidiennes. Quand j'ai essayé d'écrire la première lettre, quelque chose a fait tilt et je me suis dit, pourquoi seulement Bernadette, pourquoi pas tous les personnages ? Pour moi qui adore les romans épistolaires, c'était totalement excitant. Je n'ai pas la prétention d'avoir renouvelé le genre mais si par ce biais les gens redécouvrent des romans aussi extraordinaires que Les Liaisons dangereuses de Laclos ou Les Passagers anglais de Matthew Kneale, j'aurai le sentiment d'avoir accompli quelque chose !

Parutions.com : Des emails mais pas de messages Facebook ou Twitter. Y avez-vous songé ?

Maria Semple : Je n'aime ni Facebook, ni Twitter, ni les SMS, je n'avais aucune envie que cela vienne polluer mon livre ! Raconter une histoire à l'ancienne m'intéressait beaucoup plus. Et pourtant mes personnages y sont bel et bien confrontés à des problèmes très modernes ce que je trouve amusant !

Parutions.com : Asociale et agoraphobe, Bernadette se repose quasi entièrement sur Manjula, son assistante virtuelle indienne, qui la décharge de toutes les tâches quotidiennes, mais elle lui confie également beaucoup de choses personnelles. Très mauvaise idée quand on voit à quoi aboutit cette «amitié». Vouliez-vous dénoncer quelque chose ou était-ce simplement une façon de souligner la fragilité psychologique de Bernadette ?
Maria Semple : Bernadette a un côté très autoritaire mais elle n'aime pas le contact avec les autres. Cette idée d'une assistante virtuelle à qui elle pourrait donner des ordres me semblait simplement vraiment bien convenir au personnage.

Parutions.com : Au fil des pages, Bee et le lecteur découvrent la personnalité de Bernadette dans toute sa complexité mais également les souffrances qu'elle a endurées. Une carrière d'architecte prometteuse arrêtée en plein vol suite à un échec cuisant, à savoir la démolition de la maison 20KM, son chef d'œuvre, par son pire ennemi à qui elle l'a vendue par erreur. Vingt ans plus tard, elle n'a toujours pas tourné la page ce qui l'empêche d'avancer dans la vie. Parce que voir son œuvre saccagée est la pire des choses pour un artiste ou bien parce qu'elle se sent inconsciemment responsable et ne parvient pas à l'admettre ?

Maria Semple : Je trouvais intéressant d'écrire sur une femme incapable de surmonter l'échec. J'aime ce sujet de l'échec. Douloureux et inavouable, c'est aussi la plus grande leçon que l'on peut tirer de la vie. Mais notre culture ne l'accepte pas. Pour la majorité, les vidéos les plus regardées sur YouTube sont celles où des gens sont tournés en dérision. D'une certaine manière, les hommes ont appris à surmonter un échec professionnel et à poursuivre leur carrière. Pour les femmes, il en va différemment, elles prennent un échec de ce type de façon beaucoup plus personnelle.

Parutions.com : Avez-vous totalement inventé la maison 20KM ou bien y avait-il dans les années 1990 aux États-Unis des architectes engagés dans des projets écologiques et sans déchets ?

Maria Semple : Je l'ai inventée. Je suis partie de l'architecture actuelle pour remonter dans le temps et donc essayer d'imaginer une carrière de précurseur pour Bernadette.

Parutions.com : Le mari de Bernadette, Elgie, travaille pour Microsoft. Une prestation brillante lors d'une conférence TED à propos d'un programme révolutionnaire, Samantha 2, l'a propulsé au rang de star. Visiblement vous maîtrisez parfaitement le sujet ! Faire des recherches dans le domaine de l'informatique vous a-t-il semblé plus difficile qu'explorer celui de l'architecture ?
Maria Semple : Je m'estime chanceuse car la maison 20KM et Samantha 2 sont deux idées qui me sont venues très tôt dans l'écriture du roman. Pour les rendre crédibles, j'ai fait des recherches. J'ai un ami, architecte et professeur brillant, qui m'a aidée à étoffer la carrière de Bernadette dans le milieu de l'architecture. Et puis, j'ai eu la chance de rencontrer un gros bonnet de Microsoft (il y en a plein à Seattle !) qui m'a gentiment fait visiter le complexe et a répondu à mes questions. Tous les deux ont relu les épreuves au fur et à mesure que j'avançais et m'ont aidée pour la terminologie. Quand un architecte ou un employé de Microsoft me disent à quel point le roman leur a semblé précis, j'apprécie énormément le compliment.

Parutions.com : Au fil des années, la relation entre Bernadette et Elgie est devenue compliquée. Bernadette peut se montrer épouvantable certes mais ne porte-t-il pas sa part de responsabilité dans le fait que Bernadette se complaise à ce point dans l'auto-apitoiement et la victimisation ?

Maria Semple : Je ne sais pas… Je crois que finalement on est seul responsable de sa vie. Bernadette n'a jamais confié ses problèmes à Elgie, elle ne lui a donc jamais donné la chance de l'aider.

Parutions.com : Tout comme vous, Bernadette a quitté Los Angeles pour s'installer à Seattle, une ville qu'elle trouve au départ détestable. Pourriez-vous envisager de mettre en scène des endroits moins familiers ?

Maria Semple : Visiblement non ! Lorsque j'écris un roman, il me semble important de rendre mon histoire vivante et crédible, j'y ajoute donc une quantité de détails qui concernent la vie quotidienne de mes personnages mais finalement ces détails concernent tout autant l'endroit où ils vivent.

Parutions.com : Bernadette se sent appelée par l'Antarctique où elle retrouve l'inspiration créatrice ce qui lui permet de laisser le passé derrière elle pour avancer de nouveau. Dans la vraie vie, pensez-vous qu'un endroit puisse avoir un tel pouvoir ?

Maria Semple : L'inspiration est insaisissable, elle peut venir de n'importe où. Lorsqu'un artiste la ressent, il est de son devoir de tout lâcher pour la suivre.

Parutions.com : Seule Bee refuse l'idée que Bernadette ait pu disparaître pour de bon. Bernadette de son côté est malgré tous ses défauts une bonne mère qui adore sa fille. Le roman s'achève sur une lettre particulièrement émouvante envoyée par Bernadette à sa fille. Une très jolie illustration de l'amour maternel. Comment définiriez-vous ce lien particulier ?
Maria Semple : Je souhaitais avant tout raconter l'histoire de deux personnes qui se comprennent et apprécient la compagnie de l'autre. Bernadette et Bee se sentent à l'aise ensemble, je n'ai pas essayé de rendre les choses plus compliquées.

Parutions.com : Votre roman est incroyablement drôle. Est-il dans votre nature de rire de tout ?
Maria Semple : Absolument ! Je vois le monde sous un angle comique. Je suis sûrement née comme cela. C'est quelque chose dont j'ai eu besoin pour passer le cap de l'enfance et dont je ne peux pas me débarrasser. Même si je suis témoin d'un truc horrible dans la rue par exemple, je rentre à la maison et je dis à mon mari : «Tordant, ce que je viens de voir !»

Parutions.com : Vous avez longtemps travaillé comme scénariste pour la télévision américaine. Dans quelle mesure cela vous aide-t-il lorsque vous écrivez un roman ?

Maria Semple : Cela m'aide énormément. J'ai appris à créer des personnages convaincants et attachants, à construire une intrigue bien ficelée et à imaginer des dialogues mordants ce qui est très utile pour un roman. J'ai également appris que pour obtenir un résultat satisfaisant, il faut travailler dur.

Parutions.com : Lorsque vous avez achevé Bernadette a disparu, qu'avez-vous pensé ? «J'ai écrit un super roman ou bien je viens d'écrire le livre que je voulais écrire ?» L'un n'excluant pas l'autre !
Maria Semple : J'aimerais posséder cette confiance ! Je craignais d'avoir passé deux ans à travailler comme une folle sur un manuscrit qui n'avait aucun sens. J'avais peur que personne ne puisse suivre l'intrigue. Depuis la publication du roman, beaucoup de choses merveilleuses se sont produites toutefois ; je me souviens d'un épisode décisif qui m'a encouragée pendant le travail d'écriture. Une amie passait le week-end à la maison, je lui ai confié l'une des premières moutures pour qu'elle me donne son avis. Elle a passé la nuit à lire et le matin arborait un grand sourire. «Tu as compris ? C'est logique ?», lui ai-je demandé. Quand elle a répondu par l'affirmative, une vague de joie et de soulagement m'a submergée. Je n'avais jamais connu ce sentiment en tant que romancière.

Parutions.com : Bernadette a disparu va être adapté au cinéma. Quel rôle allez-vous jouer dans ce projet ?

Maria Semple : J'ai deux merveilleux producteurs. Nina Jacobsen a produit The Hunger Games et Megan Ellison, Zero Dark Thirty. Je n'ai pas souhaité écrire le scénario, la tâche me semblait trop ardue ! Nous avons donc engagé pour cela l'équipe de scénaristes qui a écrit 500 Days of Summer. Actuellement, ils sont en plein travail. Je suis également productrice du film et aurai à ce titre mon mot à dire. Nous avons vraiment rassemblé une équipe formidable ce qui me ravit et j'attends avec impatience de voir comment le film va prendre forme.

Parutions.com : Un très grand merci à vous.

Entretien réalisé par email et traduit de l'anglais (US) par Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 13/02/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

samedi 26 janvier 2013

Bernadette a disparu

Bernadette a disparu
de Maria Semple 

Plon - Feux croisés 2013 /  21 €- 137.55  ffr. / 381 pages
ISBN : 978-2-259-21730-9
FORMAT : 14,5 cm × 22,7 cm


Carine Chichereau (Traducteur)


De surprise en surprise

Gros coup de cœur de cette rentrée littéraire de janvier, Bernadette a disparu de Maria Semple est un cocktail explosif d'humour, d'originalité et d'ingéniosité narrative.

Architecte géniale, Bernadette a laissé tomber une carrière qui s'annonçait brillante à Los Angeles pour aller vivre à Seattle avec son mari Elgin. Une décision prise suite à un échec particulièrement violent. Vingt ans plus tard, elle ne s'en est malheureusement toujours pas remise et se complaît dans un auto-apitoiement destructeur. Elgin est devenu une star chez Microsoft et gagne suffisamment d'argent pour que Bernadette n'ait pas à envisager de reprendre la moindre activité rémunérée. Plus de vie professionnelle et aucune vie sociale vu que Bernadette déteste en bloc Seattle et ses habitants. Asociale donc et de plus agoraphobe, Bernadette s'en remet à son assistante virtuelle indienne, Manjula Kapoor, pour les détails matériels qu'elle n'a pas envie de régler. Efficace et compréhensive, Manjula devient peu à peu une sorte de confidente en qui Bernadette a totalement confiance. Mais la seule véritable amie de Bernadette se nomme Bee, sa fille de quinze ans, une adolescente brillante et très mûre pour son âge.

Lorsque Bee demande à ses parents un voyage familial en Antartique en récompense d'un bulletin trimestriel particulièrement élogieux, Bernadette accepte par amour une perspective qui pourtant la terrorise. La veille du départ, elle disparaît et les recherches aboutissent rapidement à la conclusion de sa mort ce que Bee refuse d'admettre. Un mystérieux colis rempli de documents divers, qu'on lui a envoyé sans adresse d'expéditeur, va permettre à la jeune fille de reconstituer le gigantesque puzzle qui lui donnera raison.

Le roman mêle donc un récit à la première personne, mené par Bee, aux documents dans lesquels elle se plonge pour retrouver la trace de Bernadette – des fax, des e-mails, des lettres, un rapport médical, un article d'une revue d'architecture, pour n'en citer que quelques-uns. Chaque document fournit bien sûr un élément nouveau qui vient enrichir et faire rebondir une intrigue palpitante qui ne livre d'ailleurs sa clé que dans les dernières pages.

Sorte de polar épistolaire du troisième type, Bernadette a disparu fourmille en plus de descriptions, de réflexions et d'épisodes hilarants. Scénariste pour la télévision américaine sur des séries très connues (Arrested Development, Mad About You, Ellen...) avant de se tourner vers le roman, Maria Semple possède vraiment une imagination débridée et le sens de la réplique qui fait mouche.

Mieux vaut prévoir sa journée ou sa nuit car une fois commencé Bernadette ne se lâche plus !

Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 21/01/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

vendredi 18 janvier 2013

Tir aux pigeons

Tir aux pigeons
de Nancy Mitford                                                                   
Christian Bourgois 2013 /  17 €- 111.35  ffr. / 204 pages
ISBN : 978-2-267-02429-6
FORMAT : 12,0 cm × 20,0 cm
Charlotte Motley (Traducteur)


Sur les traces de Mata-Hari

Née en 1904 dans l'aristocratie anglaise, Nancy Mitford a puisé dans les us et coutumes de l'''upper class'' britannique la matière première de son œuvre romanesque sans hésiter à mettre en scène de façon peu déguisée les membres de sa propre famille. La publication de Charivari en 1935 avait provoqué l'ire de ses deux sœurs, Unity, qui faisait partie du cercle des intimes d'Adolf Hitler, et Diana, seconde épouse du fondateur de la ''British Union of Fascists,'' Oswald Mosley. Très fâchées par le portrait satirique que Nancy y faisait de ce dernier, elles n'acceptaient pas davantage d'y être tournées en dérision. Dans Tir aux pigeons, une délicieuse comédie d'espionnage sur fond de drôle de guerre, qu'elle écrivit fin 1939, Nancy laissait donc un peu de côté les éléments trop autobiographiques tout en conservant la même plume subtilement acérée et un humour totalement décalé.

Douillettement coincée entre son mari Luke, un richissime homme d'affaires, chaud partisan du Führer, et son amant Rudolph, un sémillant journaliste sans le sou, l'héroïne du roman, Lady Sophia Garfield, rêve d'aventures extraordinaires qui viendraient pimenter son quotidien. La guerre qui s'annonce va lui en fournir l'occasion ! Son parrain, Sir Ivor King, se fait sauvagement assassiner à Londres mais réapparaît en Allemagne ; Greta, sa femme de chambre allemande, disparaît. Quant à Florence, la maîtresse de Luke, qu'ils hébergent gentiment dans leur luxueuse demeure, elle se comporte de façon étrange. Sophia décide de mener l'enquête, révèle des talents d'espionne insoupçonnés et finit par sauver la capitale anglaise d'une attaque ennemie féroce.

L'histoire, pleine de rebondissements, se lit avec plaisir mais ce sont surtout les personnages qui séduisent. En particulier les excentriques comme Sir Ivor King, sorte de fou chantant, ou Olga Gogothsky, née Baby Bagg, fausse poétesse et menteuse hors pair.

Nancy Mitford s'intéresse aussi de près à la scène politique de l'époque et brocarde joyeusement les défenseurs des accords de Munich et leur vision à court terme, les faux-semblants et le manque de courage de l'homo politicus, le Réarmement moral et puis cette guerre qui n'en finit pas de ne pas commencer...

Léger, pétillant et franchement amusant !

Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 18/01/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013