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mercredi 15 février 2012

Tout ça pour quoi



Lionel Shriver
Tout ça pour quoi
Traduit de l'américain par Michèle Lévy-Bram

EAN13 : 9782714448002
ISBN :978-2-7144-4800-2
Éditeur :Belfond  

Collection  Littérature étrangère

Nombre de pages :540
Dimensions : 25 x 16 x 4 cm
Prix : 23 €



Le Bon Berger



Lionel Shriver aime mettre à mal les idées reçues et questionner les certitudes lénifiantes que la société nous impose. Ses précédents romans traduits en français qui traitent sans complaisance de l'amour maternel (Il faut qu'on parle de Kévin, Belfond 2006, J'ai lu, 2008) du sentiment amoureux (La Double Vie d'Irina, Belfond 2009, J'ai lu, 2010) et de la rivalité professionnelle au sein d'un couple (Double Faute, Belfond 2010, J'ai lu, 2012) en apportent la preuve éclatante.
Le sujet auquel elle s'attaque dans Tout ça pour quoi lui permet un nouveau coup de pied dans la fourmilière des bons sentiments et des convenances. La maladie et la mort sont au centre de ce dernier opus qui se révèle non seulement particulièrement percutant et dérangeant dans le propos mais regorge également d'un humour salvateur.

Depuis longtemps, Shep Knacker rêve de quitter New- York pour aller vivre loin d'une société occidentale qui ne lui convient pas. Il a d'ailleurs vendu sa prospère entreprise de bricolage afin de mettre de côté le pactole qui autorisera la réalisation de cette « Outre-vie » . Il y travaille désormais comme salarié en attendant que sa femme Glynis accepte de franchir le pas. Elle l'a certes accompagné dans de nombreux « voyages d'étude » à la recherche de ce pays de cocagne mais n'a jamais voulu se laisser séduire par les différents endroits explorés.
Comme le regrette son meilleur ami, Jackson Burdina, il fait partie des « Pigeons » qui par opposition aux « Profiteurs » paient sans broncher pour un état escroc . Shep a accepté jusqu'alors ce rôle de vache à lait que le système et ses proches lui ont attribué, sans doute par esprit velléitaire mais aussi par conviction morale (en matière d'onomastique, Lionel Shriver ne laisse rien au hasard et son Shepherd se rapproche bien sûr d'une figure christique). Cependant, les années passant il ne supporte plus que son désir profond reste un fantasme. Pour la première fois de sa vie, Shep a donc décidé de passer à l'acte et acheté trois billets non remboursables pour Pemba, une île située dans l'archipel de Zanzibar en Tanzanie. Si Glynis et leur fils Zach acceptent, ils partent ensemble, sinon Shep part seul. Malheureusement le moment est mal choisi, à l'issue de ce qui s'annonçait comme un ultimatum sans possibilité de négociation, Glynis annonce à son mari qu'elle va avoir besoin de son assurance maladie. Le diagnostic est inquiétant, elle souffre d'un mésothéliome du péritoine, un cancer rare et virulent. Shep peut défaire ses bagages.

La suite du roman est une condamnation sans appel du système de santé américain (auquel la réforme de Barak Obama qui coïncidait avec la sortie du livre aux Etats-Unis n'a selon Lionel Shriver pas changé grand-chose) et un portrait au vitriol de l'industrie de l'assurance-maladie qui s'engraisse en ruinant les malades. Au fil des mois et des traitements hors de prix et non remboursés, le compte en banque de Shep, pourtant bien garni au départ, fond comme neige au soleil. Combien Shep va-t-il dépenser pour acheter quelques semaines de vie supplémentaires à Glynis dont la maladie est incurable ? Tout cet argent pour quoi ? Par ailleurs est-il déontologique pour un médecin de vendre un espoir qui permet seulement au patient de se réfugier dans le déni et faire fi de sa dignité en jouant avec la vérité. Les métaphores guerrières semblent bien dérisoires lorsque le combat est perdu d'avance. On comprend la violence de la charge en écoutant Lionel Shriver expliquer que le personnage de Glynis est inspiré par une amie très proche. Les faits et les chiffres utilisés ne relèvent donc pas de la fiction.

On ne peut toutefois pas réduire Tout ça pour quoi à une simple dénonciation de l'acharnement thérapeutique dans une société qui refuse d'envisager la mort. Lionel Shriver se penche avec subtilité et honnêteté mais surtout sans aucun angélisme sur ce que la maladie modifie souvent en mal dans le comportement de chacun et dans les rapports humains. Les intrigues secondaires exploitent le même thème et viennent étoffer l'analyse. Un autre personnage est en effet condamné à moyen terme, il s'agit de Flicka, seize ans, la fille de Jackson, atteinte de dystonie familiale, une maladie dégénérative qui rythme le quotidien de la famille depuis qu'elle est née et apparente sa vie à un enfer qu'elle reproche aux autres de lui imposer.
Rien de particulièrement hilarant à première vue, peut-on penser à juste titre. Eh bien, que l'on se détrompe !

Les coups de griffe portés à un système inique et une démocratie à la dérive
par Lionel Shriver, Américaine d'origine mais Londonienne d'adoption semblent provoqués par la rage de voir son pays devenu un « attrape-couillon » à mille lieues du projet des Pères fondateurs. C'est drôle mais l'humour se voile d'amertume. Dans le registre des rapports humains, la romancière s'amuse à traquer bassesse, hypocrisie ou encore compassion de bon aloi et fait mouche sans effort. Le tour de force se situe pourtant ailleurs, le ton qu'adopte Lionel Shriver fait penser à celui de Pierre Desproges quand il évoquait sa maladie. Le refus obstiné de l'auto-apitoiement et la volonté féroce de pouvoir rire de tout, même du pire.

Il n'y a donc rien d'étonnant à voir ce pied de nez à la bienséance s'achever sur une note joyeuse. Pour le plus grand plaisir du lecteur !

Florence Cottin-Bee
(Mis en ligne sur parutions.com le 15/02/2012)
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012

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