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dimanche 22 novembre 2009

Jennifer Johnston : Un Noël en famille


Jennifer Johnston
Un Noël en famille
Traduit de l’anglais (Irlande) par Anne Damour
Belfond Etranger
20 €, 264 pages
ISBN : 978-2-7144-4475-2


Conte d’automne

« ‘Il reprend connaissance’ Ma tête était pleine de réverbérations multicolores mais j’entendais les mots …. Je ris intérieurement et la douleur surgit. Par vagues, envahissant mon corps et ma tête. Pas une parcelle de mon être n’était épargnée. »

Après un grave accident de voiture, Henry, la cinquantaine, se réveille à l’hôpital, le corps brisé. Auprès de lui, Stéphanie, son ex-femme prend les choses en main. Charlotte, pour qui Henry a abandonné sa famille n’ayant pas survécu à ses blessures, il est sans doute temps de tourner la page du passé et de pardonner. Donough et Ciara, leurs deux enfants y sont prêts.
Malheureusement pour Henry, son accident l’a rendu presque totalement amnésique et la douleur physique se double d’une douleur morale insupportable. Dépouillé de son passé, vierge de souvenirs, il n’est plus « une vraie personne » mais un fantôme sans réelle identité.

On retrouve dans Un Noël en famille, quinzième roman de la subtile Irlandaise plusieurs de ses thèmes de prédilection : les dysfonctionnements familiaux et les drames qu’ils entraînent, la fragilité des individus et la difficulté d’être soi, la sexualité et ses interdits – le tout sur fond d’Irlande contemporaine. Des sujets souvent douloureux traités avec cette même infinie délicatesse servis par une prose poétique qui suggère plus qu’elle n’affirme, laissant au lecteur la possibilité de combler les espaces et de reconstituer la trame.

Une nouvelle fois également, la forme épouse le fond. Aux souvenirs qui, peu à peu, de manière désordonnée, reviennent à la surface et redonnent à Henry l’espoir de savoir qui il est font écho des analepses éclairantes qui ne se soucient pas de chronologie et des « instants de vie » révélateurs qui surgissent dans la narration au gré des variations de points de vue.

Face à Henry qui au fil des pages retrouve la mémoire et donc un sens à sa vie, un autre personnage suit la trajectoire inverse : Tash, sa mère, artiste quelque peu fantasque, qui a toujours préféré la peinture à Henry et George, ses deux fils. Cette femme il y a encore peu flamboyante et sûre d’elle-même n’est plus désormais que l’impuissante victime des prémices de la sénilité et de la démence. Sa descente aux enfers automnale s’achève le soir de Noël, au début du réveillon – scène tragi-comique dans laquelle Tash s’écroule devant la famille réunie.

Un destin commun à tous les «absurdes mortels », référence à une célèbre réplique shakespearienne tirée du Songe d’une Nuit d’Eté et titre original du roman. Si les allusions à l’œuvre du dramaturge élisabéthain sont multiples et habituelles chez Jennifer Johnston Un Noël en famille ne faillit pas à la règle avec par exemple le procédé des jumeaux et du travestissement dont Henry fait les frais à son insu. Le questionnement sur la responsabilité individuelle qui parcourt le roman n’est pas non plus sans rappeler les interrogations shakespeariennes.

Jennifer Johnston sait formidablement bien tirer des choses de la vie des vérités essentielles. Quel régal !

Florence Cottin

(mis en ligne sur parutions.com le 18/11/2009)

samedi 7 novembre 2009

Seth Grahame-Smith : Orgueil et préjugés et zombies


• Auteur(s): Jane Austen Seth Grahame-Smith
• Traduit de l’anglais par Laurent Bury
• Thème: Littérature étrangère
• Collection: Flammarion Documents et Essais
• Format: 13.5x21x2.1 cm
• Prix: 17,00 €
• EAN: 9782081229495

Jane maltraitée

Orgueil et préjugés et zombies … l’idée n’est pas s’en rappeler l’entreprise de Marcel Duchamp qui en 1919 affuble Mona Lisa d’une moustache et d’un bouc et agrémente l’ensemble d’une inscription devenue célèbre L.H.O.O.Q. Le traitement que Seth Grahame-Smith, écrivain et scénariste américain fait subir au grand classique de Jane Austen publié en 1813 s’y apparente fortement en ajoutant à l’œuvre initiale des éléments totalement décalés.

Orgueil et préjugés, version Jane Austen, c’est l’analyse au microscope et la dissection minutieuse des relations humaines au sein de quelques familles emblématiques de l’Angleterre à la fin du dix-huitième siècle. Un univers fictionnel limité qui pourtant reflète les débats qui agitent une société en mutation dans laquelle aristocratie, gentry et bourgeoisie ne font pas bon ménage.
Dans cette société patriarcale, les jeunes filles de bonne famille mais sans fortune personnelle n’ont guère le choix. Seul un mariage avantageux peut leur éviter la disgrâce d’une place de domestique ou de gouvernante. Trouver un bon parti pour chacune de ses cinq filles, en priorité ses deux aînées Jane et Elizabeth, telle est l’obsession de Mme Bennet qui veut à tout prix leur éviter la pauvreté qu’entraînera inévitablement la mort de leur père (en vertu d’une loi d’héritage inique). L’arrivée de prétendants potentiels dans le voisinage de Longbourn, le petit village du Hertfordshire où vit la famille lui permet d’envisager l’avenir sous un jour plus radieux. La plume subtile de Jane Austen entraîne alors le lecteur dans une valse de jeux trompeurs où s’affrontent raison et sentiments. En première ligne de ce combat, Elizabeth la rebelle insoumise qui trouve en Darcy, le bel aristocrate inaccessible un adversaire à sa taille pour des joutes verbales qui laissent peu à peu place au sentiment amoureux.

Seth Grahame-Smith dit avoir conservé quatre-vingt cinq pour cent du roman de Jane Austen. On retrouve en effet dans la version zombie, les mêmes personnages et une trame identique. À un détail près : trouver un époux n’est plus la seule préoccupation des demoiselles Bennet. Une étrange épidémie ravage le pays depuis plusieurs années. Des morts-vivants, appelés « innommables » –bienséance oblige!- sortent de terre, toujours à l’affût de nouveaux cerveaux à dévorer, et sèment la panique.
Formées en Chine pendant leurs tendres années, les cinq jeunes filles manient le mousquet à la perfection et s’enorgueillissent d’une réputation d’expertes dans les arts meurtriers qui leur permet de damer le pion aux hordes maléfiques. À ce jeu-là, Darcy brille également et les joutes qui l’opposent à Elizabeth sont franchement sportives !
Se greffent donc à l’intrigue originale des scènes sanglantes, des ninjas déchaînés et pour quelques personnages des destinées différentes.
Crime de lèse-majesté pour les Janeites les plus fervents qui crient au vandalisme littéraire. Evidemment on ne peut accorder à Grahame-Smith l’intention artistique qui animait Duchamp ! Evidemment Orgueil et préjugés et zombies ne peut se comparer au chef-d’œuvre de Jane Austen qui aurait sans doute défailli à la lecture de certaines grossièretés ou de plusieurs libertés discutables que Grahame-Smith a prises avec son texte. La richesse de l’œuvre de Jane Austen vient de son insondable complexité qui donne lieu à des interprétations diamétralement opposées, talent que seuls peuvent revendiquer les immenses écrivains. Cependant, l’organisme austenien ne rejetant pas a priori le greffon gore, la version innommable constitue tout de même une lecture très amusante !

Florence Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 9 novembre 2009)

jeudi 1 octobre 2009

La double vie d'Irina


La double vie d'Irina
Traduit de l’américain par Anne RABINOVITCH
Belfond Etranger - Littérature étrangère
23 € - 492 p.
ISBN : 978-2-7144-4371-7


Double je

Entre passion et raison, que choisir ? Pour Irina McGovern, juvénile quarantenaire, illustratrice de livres pour enfants, la question se pose un beau soir de juillet 1997. En l’absence de son compagnon Lawrence Trainer, chercheur et analyste politique, elle a accepté de dîner seule avec un ami commun, Ramsey Acton, icône du snooker. Une soirée déterminante au cours de laquelle elle se sent peu à peu envahie par un désir physique inextinguible.

Le choix prend à l’issue du premier chapitre la forme d’un baiser, donné ou pas, qui modifie totalement la donne « Irina savait avec une entière certitude qu’elle se tenait à présent au carrefour le plus important de sa vie. »

Dès lors le roman se dédouble et alterne au fil des chapitres les deux scénarios imaginables. Dans la première version, Irina opte pour le frisson, quitte donc le sage Lawrence et épouse le fantasque Ramsey. Dans la seconde, elle préfère la sérénité d’une vie bien rangée et poursuit le chemin monogame entamé neuf années auparavant avec Lawrence.

Dans quelle vie, Irina trouve-t-elle le mieux son compte ? Auprès du grand seigneur britannique, jouisseur, noceur, buveur et tutti quanti qui lui offre cependant plus que l’aisance matérielle et les extases sexuelles ou bien aux côtés de l’intellectuel d’une sobriété réfrigérante, un tantinet renfermé, américain comme elle, avec qui elle a fait le choix de s’expatrier à Londres et qui l’encourage à se réaliser professionnellement ?

L’analyse ou plutôt la dissection du sentiment amoureux que propose Lionel Shriver est beaucoup plus subtile que ce rythme binaire ne le laisse paraître.
Les deux versions se complètent d’ailleurs davantage qu’elles ne s’opposent par l’entremise d’un procédé structural que la romancière pousse jusqu’à ses limites extrêmes. Un jeu de miroirs dans lequel les mêmes événements, lieux, rencontres voire infimes détails se font écho mais s’accompagnent de réactions et de conséquences inverses.
Si cette recherche d’une parfaite complétude donne au roman son unité et une incontestable richesse, elle devient parfois obsessionnelle et s’accompagne alors de redondances et donc de quelques longueurs. Néanmoins, ce portrait de femme à la recherche d’elle-même, écartelée entre principe de plaisir et principe de réalité, sonne particulièrement juste.

Plus léger et moins perturbant que le précédent roman de Lionel Shriver traduit en français, le très remarqué Il faut qu’on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; Le Livre de Poche, 2008), La double vie d’Irina dégage sans doute une force moindre mais la finesse psychologique reste similaire.


Florence Cottin
(mis en ligne sur parutions.com en septembre 2009)

vendredi 28 août 2009

Alice Munro : Du côté de Castle Rock


Du côté de Castle Rock
de Alice Munro
L'Olivier 2009 / 22 €- 144.1 ffr. / 343 pages
ISBN : 978-2-87929-565-7
FORMAT : 14,5cm x 22cm

Traduction de Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso.

De si belles histoires

Lorsqu’il s’agit de qualifier Alice Munro, lauréate en 2009 du prestigieux Man Booker Prize, critiques avertis et lecteurs éblouis évoquent l’une des plus grandes figures littéraires mondiales de notre époque, celle qui porte l’art de la nouvelle à son zénith. La Canadienne en offre une nouvelle preuve éclatante avec son dernier recueil Du côté de Castle Rock, sans doute le plus abouti de tous.

«Voilà dix ou douze ans, je me suis mise à m’intéresser un peu plus qu’en passant à l’histoire d’une branche de ma famille, dont le nom est Laidlaw… J’assemblai tout ce matériel au cours des années et à mon insu, il commença à prendre ici et là, la forme d’espèces de nouvelles… Elles ne furent pas incluses dans les livres de fiction que j’assemblais à intervalles réguliers. J’avais le sentiment qu’elles n’y avaient pas leur place… C’était moi-même que je plaçais au centre et j’écrivais au sujet de ce moi, le scrutant avec toute l’attention possible. Mais les figures qui l’entouraient prirent des couleurs et une vie qui leur étaient propres et firent des choses qu’elles n’avaient pas faites dans la réalité».

Du côté de Castle Rock
ne saurait donc se réduire à une simple saga familiale. Le passé offre ici un point de départ, un matériau brut dont l’artiste s’empare pour le modeler à son idée - ce subtil mélange de réel et d’imaginaire n’étant pas sans rappeler la définition du terme romance que N. Hawthorne appliquait à son chef-d’œuvre, La Lettre écarlate.

La première partie du recueil démarre en Écosse, dans la vallée de l’Ettrick, où Alice Munro a retrouvé la trace de ses ancêtres hauts en couleurs. Drôle de personnage par exemple que ce William Laidlaw, né en 1695, plus connu sous le nom de Will O’Phaup, champion de course, trafiquant d’eau-de-vie française et hanté par des visions de fées et de fantômes ! C’est l’un des petits-fils de William, James Laidlaw, qui le siècle suivant prendra la décision d’émigrer pour le Nouveau Monde avec sa famille.

Le récit de ce voyage en mer vers la Terre promise, passage particulièrement réussi, illustre parfaitement la complémentarité entre données brutes et imagination. Des morceaux choisis dans le journal de bord de Walter, l’un des membres de la tribu Laidlaw, des extraits de lettres tracent le fil conducteur, et après … «l’histoire est tout entière de mon invention», explique l'auteur.

Aux hautes terres écossaises succèdent les territoires vierges de l’Ontario. La vie y est dure pour les nouveaux arrivants, physiquement et moralement. À petites touches, Alice Munro étoffe sa galerie de portraits et, fidèle à son habitude, va à l’essentiel, mettant en lumière des instants de vie révélateurs et emblématiques, explorant, extrapolant, interprétant…

La seconde partie est quant à elle tout bonnement magistrale. Alice Munro s’y révèle de l’enfance à l’âge mûr sans tabous ni concessions. Ses premières fois (du premier émoi sensuel à sa première confrontation avec sa propre mortalité), son éveil à la vocation d’écrivain, la tension constante entre l’attitude pragmatique que l’on attend d’elle et les désirs qui l’animent, son attachement viscéral à sa terre natale et à ses habitants sont évoqués au travers d’épisodes qui résonnent comme autant de micro-épiphanies.

Même si Du côté de Castle Rock est un assemblage d’histoires, l’ensemble dégage une cohésion telle qu’il se lit comme un roman et atteint une dimension supérieure, sans doute car il s’agit aussi de bout en bout d’une réflexion majeure sur l’écriture et la mission de l’écrivain - un manifeste esthétique -, tout comme La Lettre écarlate le fut au dix-neuvième siècle.

Alice Munro a récemment déclaré avoir écrit son dernier livre. Est-ce Du côté de Castle Rock dont elle parlait ? Dans ce cas, existerait-il plus belle révérence que de se retirer sur un chef-d’œuvre ?

Florence Cottin
( Mis en ligne le 28/08/2009 ) Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2009
www.parutions.com

jeudi 25 juin 2009

Le cinquième évangile


Michel Faber Le Cinquième évangile
L'Olivier 2009 / 18 € - 117.9 ffr. / 195 pages
ISBN : 978-2-87929-668-5
FORMAT : 14cm x 20,5cm
Traduction d'Adèle Carasso.

Mieux vaut ne pas jouer avec le feu !


Paru à l’origine chez l’éditeur écossais Canongate, Le Cinquième évangile fait partie de la série Myths qui propose la réécriture d’un mythe fameux par un auteur contemporain célèbre. Dans le cas présent, celui de Prométhée dont Michel Faber, acclamé entre autres pour La Rose pourpre et le Lys, s’empare avec un enthousiasme communicatif. Notre Prométhée est ici Theo Griepenkerl, un universitaire canadien pas franchement excitant mais singulièrement ambitieux et narcissique.

Envoyé en Irak par le Toronto Institute of Classical Studies, nous le rencontrons au musée de Mossoul où il essaie de convaincre le conservateur récalcitrant de lui confier des pièces de valeur. Lorsque… une bombe explose, le musée s’écroule, le conservateur périt mais pas Theo qui fait alors une découverte fabuleuse : «… il remarqua qu’un bas-relief représentant une déesse enceinte qu’il avait admiré lors de son premier passage, avait été endommagé par l’explosion. Le ventre – creux contre toute attente - était ouvert comme la coquille d’un œuf éclos. Il baissa les yeux sur le dallage du sous-sol, là où les débris de pierre avaient atterri. Et parmi ces débris, enveloppés d’une étoffe lâche, il y avait neuf rouleaux de papyrus».

Vieux de deux mille ans mais intacts, un véritable trésor ! Persuadé qu’ils lui sont destinés puisque rédigés en araméen - sa spécialité -, Theo s’empresse de les dérober. Peu lui importe l’humanité, c’est d’abord son bénéfice personnel et un avenir radieux qu’il envisage avec délectation. De retour chez lui, Theo s’attelle à la traduction des écrits de Malchus (serviteur du grand prêtre Caïphe puis disciple du Christ, ce personnage biblique est célèbre pour son oreille droite coupée par saint Pierre dans le jardin des Oliviers). Malchus témoigne des derniers jours de Jésus et de sa crucifixion – un véritable pensum pour le traducteur qui ne sait comment affronter tant de verbosité ! Cependant, ce que révèle Malchus sur la fragilité humaine du Christ donne aux documents le potentiel d’un best-seller. Potentiel que Theo cherche immédiatement à exploiter sans réfléchir au danger qu’il court à se mêler de religion et à ébranler de la sorte les fondations de l’édifice.

Qui dans Le Cinquième évangile va tourmenter Theo ? Pas d’aigle à l’horizon mais des vautours à l’envie, des fanatiques qui n’hésitent pas à passer à l’acte et une cohorte d’abrutis que Theo, rebaptisé Grippin, rencontre lors d’une tournée promotionnelle aux États-Unis. (son éditeur «l’avait convaincu que Theo Griepenkerl poserait problème aux clients et aux libraires ; les probabilités pour que quelqu’un l’orthographie mal lors d’une recherche informatique ou l’oublie tout simplement étaient trop élevées»).

Michel Faber se déchaîne contre le monde de l’édition et celui des médias, ridicules de vacuité et de suffisance. Le passage de Theo au Barbara Kuhn Show en dit long sur le peu de considération du romancier pour ces interviews préfabriquées et abrutissantes. Par ailleurs, il décoche quelques piques bien senties à l’auteur du Da Vinci Code dont il ne semble pas apprécier la contribution au genre ésotérico-religieux ! «Maudits soient ces exercices vénaux d’érudition imaginaire, ces foutaises fumeuses et cette théologie à la Mickey Mouse !»

Le mythe de Prométhée n’est pas à première vue synonyme d’hilarité et pourtant on rit souvent à la lecture de ce court roman. Trop court sans doute pour exploiter des idées intéressantes qui restent fréquemment embryonnaires. C’est un peu dommage !


Florence Cottin
( Mis en ligne sur parutions.com le 24/06/2009 )

jeudi 19 février 2009

Alison Lurie : Les Amours d'Emily Turner

Les amours d'Emily Turner
(Titre original : Love and Friendship)
traduit l'américain par Sophie Mayoux
Editions Rivages 1989

Convers College, Nouvelle-Angleterre. Après cinq années d'un mariage sans passion, la belle Emily Stockwell Turner découvre brusquement qu'elle a cessé d'aimer Holman, universitaire terne et morose auprès duquel elle s'ennuie. L'amant potentiel apparaît sous les traits de Will Thomas, musicien talentueux mais paresseux, libertin sans vergogne. Le trio habituel est en place. Emily va-t-elle succomber à la tentation ? De nombreux éléments le lui interdisent, tels sa très bonne éducation, les principes que ses parents riches et peu ouverts lui ont inculqués, son fils Freddy, la vie provinciale et les ragots attenants. Raison et/ou sentiments ?
Le titre original du premier roman d'Alison Lurie, Love and Frienship, fait aussitôt penser aux célèbres Pride and Prejudice et Sense and Sensibility de Jane Austen, tout comme le surnom de son héroïne, Emmy, rappelle Emma. Hommage de pure forme ? Pas du tout. Jane Austen, mère fondatrice du roman féminin, excellait à la description minutieuse et profondément ironique des rapports humains dans de petites communautés provinciales. Experte en dissection de l'âme, elle rendait magistralement compte du processus de découverte de soi. Chez la femme en quête d'un mari surtout. Une approche fort moderne en son temps. Cent cinquante ans plus tard, Alison Lurie utilise une méthode semblable pour analyser une introspection postmariage. Comme son illustre ancêtre anglaise, elle manie le pinceau délicatement. Point n'est besoin d'affirmer, il suffit de suggérer. La satire dans un écrin de velours.
Emily se débat dans un microcosme que la romancière américaine, elle-même universitaire, connaît bien. Contemporaine de Malcom Bradbury, précurseur anglais (décidément !) du genre, Alison Lurie propose sa propre version du campus novel - oeuvre littéraire où le milieu universitaire devient objet de fiction. La plume affûtée saisit au plus près les envies, rancoeurs et jalousies des époux tout à leurs possibilités de carrière, égratigne les épouses et leurs bonnes oeuvres, s'amuse des liaisons qu'on évoque sans nommer, de l'ouverture d'esprit parfois inversement proportionnelle à la culture. Un monde à part, tellement familier pourtant.
Transgressant ses principes, l'héroïne se jette à corps perdu dans l'aventure. Vit, enfin. Se met à nu. Puis vient, inévitable, l'épreuve du choix. La réponse d'Emily lui correspond intimement. Fin de l'auto-analyse. Emily s'est trouvée. Prise de conscience salvatrice ? Alison Lurie laisse au lecteur le libre choix de son interprétation.
"On peut lire Laurie comme on lirait Jane Austen- avec un ravissement permanent." C'est Joyce Carol Oates qui l'a dit. Avis autorisé qui vaut pour ce premier roman comme pour les suivants.

(Mis en ligne en juin 2003 sur sitartmag)

dimanche 15 février 2009

Bonté : Carol Shields


Bonté
Carol Shields Le Livre de Poche 2003 / 6.00 €- 39.3 ffr. / 316 pagesISBN : 2-7021-3276-6FORMAT : 11,5x18cm
Première parution : Calmann-Lévy (2003)
Traduit de l'anglais par Céline Schwaller

Reta dans tous ses états

« Il se trouve que je traverse en ce moment une période de grande tristesse et de malheur.» confie Reta Winters, née Summers, la narratrice de Bonté. Au départ pourtant, le tableau semble idyllique. Ecrivain, traductrice, âgée d’une quarantaine d’années, Reta vit dans une maison spacieuse de l’Ontario, non loin de Toronto. A ses côtés, Tom, médecin qui se passionne pour les trilobites – vingt-six ans d’un amour sans mariage, (héritage soixante-huitard) et trois filles, Norah, Natalie et Christine, jolies, brillantes. Un quotidien qui l’épanouit et dont elle savoure les menus plaisirs – le petit café rituel du mardi matin avec ses meilleures amies, la bibliothèque où les fidèles Cheryl et Tessa lui réservent d’office les livres qu’elle aimera lire, la satisfaction que procure une maison rutilante … Et puis soudain, le choc. Norah, dix-neuf ans envoie balader université et petit ami. Pour des raisons obscures elle passe désormais ses journées dans le centre- ville de Toronto «assise par terre près de l’entrée du métro avec son bol et son écriteau en carton.» Muette. Sur l’écriteau, un seul mot se détache : Bonté.
Chacun bien sûr y va de son interprétation - dépression, crise passagère… Délaissant ses trilobites, Tom s’absorbe dans des recherches sur les réactions post-traumatiques. Danielle Westerman, universitaire dont Reta traduit l’oeuvre y voit, en féministe militante, la réponse d’une femme consciente de son impuissance dans un monde d’hommes. Mère blessée dans sa chair, Reta s’obsède à essayer de comprendre.Cette quête désespérée suffirait à faire un bon roman mais Reta est écrivain. Elle a écrit trois ans plus tôt «un roman pour l’été» qui a remporté un vif succès. Suivant les conseils de son vieil éditeur, elle décide d’en rédiger la suite. Pour échapper à la souffrance «une heure par jour. Peut-être deux.»
Deuxième niveau de lecture. Mise en abîme. Bonté est donc également un roman sur un roman en gestation. Et une réflexion passionnante sur l’écriture et la création littéraire. Sur les mots aussi. Les titres de tous les chapitres, qu’ils soient prépositions, conjonctions ou autres font écho au titre original du roman : Unless. Rôle capital pour ces formes invariables du discours auxquelles on ne prête d’habitude guère attention.Le monologue intérieur de Reta tout à la fois reflet du labyrinthe de nos pensées intérieures et technique littéraire permet un va-et-vient fluide entre la vie et l’oeuvre.Ses propos se teintent souvent d’humour, parfois d’une ironie mordante lorsqu’il est question par exemple de ces écrivains qui cèdent à l’intellectualisme effréné ou de ce monde de la création qui exclut les femmes. Qui pense alors ? Reta ou Carol ? «Madame Winters, c’est moi.» pourrait sans doute dire la romancière. Carol Shields fascine régulièrement lecteurs et critiques qui la considèrent comme la plus grande romancière canadienne anglophone. Elle collectionne les distinctions littéraires prestigieuses. Entre autres, le prix Pulitzer en 1994 pour La Mémoire des pierres (The Stone Diaries) On ne peut décidément qu’applaudir sa décision d’écrire «la sorte de livre que je voulais lire mais que je ne pouvais pas trouver.»

( Mis en ligne le 07/11/2005 sur parutions.com )

Le Cercle des initiés : T.C. Boyle




Le Cercle des initiés
T.C Boyle
Grasset 2005
502 pages
Traduit de l'américain par Bernard Turle

Démiurge sexuel

Au beau milieu du vingtième siècle, le professeur Alfred Kinsey, docteur ès sciences de l’université d’Indiana, bouscule les préjugés et les tabous fermement ancrés dans la puritaine Amérique. Il publie en 1948, Sexual Behavior in the Human Male puis, en 1953, Sexual Behavior in the Human Female, ses deux célèbres Rapports sur la sexualité des hommes et des femmes. S’appuyant sur des milliers de données recueillies au cours d’entretiens individuels, menés dans toutes les couches de la population, aux quatre coins des Etats-Unis, il révèle les multiples aspects du comportement sexuel de ses compatriotes (relations pré-maritales et extra-conjugales, homosexualité, masturbation, sexualité enfantine, mais aussi pédophilie ou zoophilie). Adulé puis violemment rejeté, le révolutionnaire Kinsey suscite encore de nos jours un vif intérêt, expliqué en partie par l’importance capitale de son travail mais aussi par une personnalité complexe et tourmentée, finement analysée dans PrivaAlfred C. Kinsey : A Public / Private life, biographie que l’historien James H. Jones lui a consacrée en 1997.
Dans Le Cercle des initiés, son dixième roman, T.C. Boyle habille la réalité historique des atours de la fiction – technique précédemment utilisée dans The Road to Wellville (1993) où il se penche sur J.H. Kellogg, le magnat des céréales, ou dans Riven Rock (1997) qui met en scène Stanley Mc Cormick, richissime schizophrène, fils de l’inventeur de la faucheuse. Cette fois, Boyle recrée autour de Kinsey (Prok pour les intimes) et de sa femme Clara, l’équipe qui a fait partie de l’aventure.
Premier admis dans le cercle, John Milk, le narrateur, rencontre Prok en 1939 à l’occasion de son célèbre cours sur le mariage, destiné à expliquer aux étudiants l’intimité de la vie conjugale. Zoologiste distingué, expert en taxinomie, Kinsey a pris conscience de la méconnaissance générale en matière de sexe. Il se donne alors pour mission d’étudier le comportement sexuel humain de façon scientifique afin d’éradiquer les attitudes répressives dues à l’ignorance. Toujours en quête de nouveaux témoignages, Kinsey a besoin d’aide et John devient son premier assistant. Jouant le rôle du père incestueux, Prok initie le candide jeune homme aux amours masculines et lui offre avec joie le corps de Clara. Le scientifique rigoureux pour qui l’anormalité réside dans le «célibat» ou «l’abstinence», se double en effet d’un pornographe enthousiaste, adepte d’une sexualité débridée – élément que ses détracteurs utiliseront à volonté afin de mettre à mal le sérieux de l’entreprise.
Le projet suivant une trajectoire exponentielle, le cercle admet bientôt de nouveaux membres, Purvis Corcoran, le beau psychologue, puis Rutledge, «le fin du fin universitaire», et enfin Aspinall, le photographe qui ajoute une dimension filmée aux ébats examinés. Cependant, sous couvert d’une observation clinique respectable de réactions physiologiques, Prok impose arbitrairement à ses intimes échangisme, voyeurisme et tutti quanti ! Les épouses des initiés sont également priées de se soumettre aux désirs du Maître. Pour les besoins de la cause, bien sûr ! Or Iris, la femme de Milk, se montre particulièrement hostile aux déviances qui mettent son mariage en danger. Perdu entre fascination pour son génial mais odieux mentor et amour sincère pour Iris, Milk, dont on regrette souvent la naïveté déconcertante, tergiverse jusqu’à ce que l’inacceptable se produise…
Malgré ce narrateur trop falot qui peine à remporter l’adhésion du lecteur, T.C. Boyle réussit tout de même une analyse percutante des rapports entre sexe et sentiments. Sans moralisme aucun, il dénonce les limites d’une «vision mécaniste» des relations et propose donc une vision plutôt romantique de «l’animal humain» !

(Mis en ligne le 02/11/2005 sur parutions.com)

La soirée d'Elseneur : Karen Blixen


La soirée d'Elseneur
Karen Blixen
Le livre de poche- Libretti 2004
96 pages
Traduction par France Gleizal et Colette-Marie Huet

Retour au bercail

Dans les années 1930, de retour au Danemark, après son long séjour au Kenya, Karen Blixen retravaille et parvient, non sans difficulté, à publier une série de contes dont elle avait entrepris la rédaction en Afrique. Elle choisit le pseudonyme d’Isak Dinesen - un prénom masculin en clin d’œil (Isaac, premier fils d’Abraham et de Sarah, sauvé au moment où son père allait le sacrifier, signifie en hébreu « celui qui rit ») associé à son nom de jeune fille. Le recueil, dont fait partie La Soirée d’Elseneur, intitulé Seven Gothic Tales (Sept contes gothiques) paraît d’abord aux États-Unis en 1934 et y rencontre un vif succès. Le terme gothic évoque la tradition du roman noir, illustrée à partir du dix-huitième siècle en Angleterre par Horace Walpole (Le Château d’Otrante –1764), Ann Radcliffe (Les Mystères d’Udolphe – 1794) ou encore Mary Shelley (Frankenstein ou le Prométhée moderne –1818). Il s’agissait alors de glacer le lecteur d’effroi, en lui proposant des histoires fantastiques, proches du cauchemar. Des auteurs beaucoup plus récents comme William Faulkner, Carson McCullers, William Gaddis et bien sûr ici Karen Blixen ont repris et modernisé l’idée. Karen Blixen utilise le magique et le surnaturel, non pour effrayer mais sans doute davantage pour s’échapper d’un réalisme qu’elle n’apprécie guère et donner à ses histoires une dimension plus philosophique. La Soirée d’Elseneur met en scène la rencontre, dans la vieille demeure familiale, de deux sœurs, Fanny et Eliza De Coninck, âgées d’une cinquantaine d’années, avec le spectre de leur frère Morten, disparu depuis longtemps. Cette conversation improbable qui constitue l'épisode final de la nouvelle permet de mieux mettre en valeur le lien particulier qui unit les trois personnages. Il s’agit, en effet, d’une relation fusionnelle à trois qui rend impossible aux deux femmes «de nouer de véritables relations avec d’autres êtres humains». Vénérées et courtisées, toutes deux d’une beauté et d’une intelligence hors du commun, «les chevalières de la table ronde des possibilités» n’ont pas réalisé le destin extraordinaire auquel elles semblaient promises, préférant vivre dans le souvenir et le rêve de l’idéal masculin qu’incarnait Morten. De son côté, choisissant de s’enfuir le jour de son mariage avec la superbe Adrienne, le jeune homme a mené une vie d’aventures à l’autre bout du monde qui s’est achevée tragiquement au bout d’une corde. Malgré une vie amoureuse bien remplie, lui non plus n’a pu se dégager de l’amour passionnel qu’il vouait à ses sœurs, comme le souligne ce fantomatique retour aux sources. Dans cette passionnante histoire d’inceste intellectuel, Karen Blixen joue audacieusement sur le double-sens, privilégiant la suggestion à l’explication. Adoptant une démarche dialectique, elle étudie également ce qui oppose mais aussi relie l’imagination et l’art à l’action et à l’expérience. Formidablement bien écrite, La Soirée d’Elseneur,qui bénéficie dans cette édition d’une très éclairante présentation de Marc Auchet, donne envie d’aller de suite se (re)plonger dans les Sept Contes gothiques.

Notes on a scandal : Zoë Heller


Zoë Heller
Notes on a scandal

Une si bonne amie

Lorsque la très belle Sheba Hart, 41 ans , mariée et mère de deux enfants, se présente à St George, un collège londonien bas de gamme pour y enseigner la poterie, son arrivée fait sensation. Si la gent masculine en frétille de plaisir, les femmes oscillent entre jalousie et fascination. Parmi elles, Barbara Covett, professeur d’histoire, non loin de la retraite qui vit seule avec son chat. Barbara voit immédiatement en Sheba la possibilité d’une amitié forte qu’elle recherche désespérément et s’immisce peu à peu dans les bonnes grâces puis dans la vie de sa collègue.
Entre bientôt en scène Steven Connolly qui ne résiste pas plus que les autres au charme sulfureux de Sheba. Seul problème – Steven a 15 ans. La relation qui se noue entre le professeur et l’élève, d’abord platonique se mue en passion physique. Déboussolée, la jeune femme se confie alors à son amie.
Notes on a scandal est donc le récit de l’affaire dont Barbara se fait la narratrice et qu’elle souhaite publier au moment où l’affaire va être jugée. Pour dire la vérité face à des journalistes graveleux qui salissent Sheba? Rien n’est moins sûr.
Si elle prétend au titre de témoin objectif, elle se révèle au fur et à mesure de l’histoire une narratrice bien peu fiable, remodelant la réalité au gré de ses multiples frustrations.
C’est d’abord sa vie ratée que Barbara raconte – la solitude et le quotidien glauque - les petits plaisirs dérisoires que l’on s’offre pour tromper la monotonie, la disponibilité et les agendas vides. Mais également son amour ambigu pour Sheba.
S’amusant à brouiller les pistes, elle laisse le lecteur libre de son interprétation. Amour maternel ? Tentation saphique ? Symptôme d’un profond malaise psychique ? En tout cas, elle s’approprie l’histoire et la vie de Sheba – qu’elle parvient à contrôler totalement. Pourtant Barbara n’est pas seulement une diabolique manipulatrice.
Zoë Heller (d’origine anglaise mais américaine d’adoption) dit s’être inspirée pour le sujet de Notes on a scandal d’un fait- divers qui a défrayé la chronique aux Etats-Unis en 1997 – la condamnation pour détournement de mineur d’une enseignante de Seattle, Mary Kay Letourneau, 37 ans qui avait avoué des relations sexuelles avec l’un de ses élèves, âgé alors de 13 ans et maintenant père de deux de ses enfants.
Mais la romancière choisit d’utiliser l’amour interdit entre Sheba et Steven pour révéler la part d’ombre des différents personnages.
La finesse et la justesse de l’analyse psychologique éblouissent. Zoë Heller dissèque les passions de l’âme avec une précision d’entomologiste et dépeint des relations aussi complexes que la nature humaine.
Journaliste de formation, elle n’épargne guère ses collègues et souligne à l’encre rouge leur recherche frénétique du scoop et du scabreux. Elle fait, par ailleurs, un portrait peu flatteur, mais fort drôle du milieu enseignant, où la bassesse le dispute à l’étroitesse d’esprit.
Très agréable à lire, ce deuxième roman s’appuie sur une construction impeccable qui recourt habilement aux procédés du flash-back et de la mise en abîme
Même si le prix est finalement revenu à DBC Pierre pour Vernon God Little, Notes on a scandal méritait sans conteste sa sélection pour le Man Booker Prize 2003.

(mis en ligne en mai 2004 sur sitartmag)

Dorian, an imitation : Will Self


Will Self
Dorian, an imitation
Viking, 2002

Le démon

L’adaptation du célèbre Portrait de Dorian Gray (publié en 1891) que Will Self se vit confier devait voir le jour sous la forme d’un scénario. Le projet ne put aboutir mais Self, fasciné par la personnalité d’Oscar Wilde et la puissance visionnaire de son œuvre phare décida de poursuivre l’entreprise et d’en faire un roman.
Connu pour son passé sulfureux et un propos souvent dérangeant, le romancier britannique reprend la trame de l’histoire ainsi que les personnages principaux de Wilde mais transpose l’action sur les deux dernières décennies du vingtième siècle au moment où l’explosion du sida ravage les communautés gay et toxicomane.
Hommage mais également texte autonome, Dorian mêle habilement intertextualité et palimpseste, tirant sa richesse de cette double possibilité de lecture.
Dans le roman d’Oscar Wilde, une toile porte les stigmates de l’âme du héros, lui permettant de conserver jeunesse et beauté éternelles.
Elle devient chez Self, modernisation oblige, une installation vidéo dont les images se modifient au fil des actions épouvantables que commet Dorian .
Ici, point de remords ou d’hésitation, pas de sentiment de culpabilité. Maître de son destin, manipulateur, Dorian est un psychopathe, un tueur fou, démoniaque qui jouit intensément de son sentiment de puissance et de son immortalité, porteur sain d’un virus qu’il inocule sciemment.
Si Wilde, chef de fil des esthètes, intellectualisait l’homosexualité masculine, la jugeant en parfaite harmonie avec sa théorie de l’art pour l’art et de l’amour du Beau, Self, lui, décrit une réalité violente et noire, parfois à la limite du soutenable, qui ramène en mémoire certaines pages d’Hervé Guibert ou d’autres Nuits Fauves.
Quant à l’opium du dix-neuvième siècle, il devient héroïne, cocaïne ou crack que les personnages s’injectent, fument ou sniffent à longueur de journée.
Aucun jugement moral de la part de Self, il s’agit d’un monde qu’il a suffisamment côtoyé pour offrir son témoignage doublé d’une analyse sensible et complexe.
La condamnation s‘applique davantage à une société décadente et moribonde, dont Dorian symbolise à merveille le narcissisme vain et qui se montre toujours prompte à révérer des idoles de pacotille.
Deux crimes de lèse-majesté sont à porter au crédit du romancier - l’assassinat virtuel de deux icônes qui reflètent à merveille la vacuité ambiante.
Ceux d’Andy Warhol, présenté comme un imbécile, sans talent, uniquement préoccupé par sa réussite financière et de Diana Spencer, qui selon les propres termes de Self dans une interview accordée au quotidien Libération représentait « une culture hystérique de télé-réalité thérapeutique, d’exhibition publique et de névrose. »
Aux seize années qui s’écoulent entre le début et la fin de Dorian (comme dans Le Portrait de Dorian Gray) correspond non seulement la période entre l’apparition du Sida et la possibilité d’une tri-thérapie mais aussi la durée entre le mariage de Charles et Diana et la mort de cette dernière. Self mêle donc à son roman la vraie vie de la princesse, au gré d’épisodes qui rythment la vie de ses personnages.
Dorian n’est certes pas un livre drôle, pourtant l’humour caustique et mâtiné de cynisme de son auteur fait souvent mouche. Will Self montre également une grande maîtrise technique - -- récit bien construit, mise en abyme finale, riche en rebondissements, focalisation variable et langue d’une grande originalité, mélange audacieux d’argot et de vocabulaire précieux d’origine française.
En son temps, Le portrait de Dorian Gray provoqua le scandale, les thèmes abordés faisant suffoquer d’indignation la très bien-pensante société victorienne. Dorian, pour sa part, a reçu un accueil critique contradictoire. Will Self se console en citant Oscar Wilde : « Quand les critiques se divisent, l’artiste est en accord avec lui-même. »

(mis en ligne en septembre 2004 sur sitartmag)

Shakespeare : W.H. Auden







W.H. Auden
Shakespeare
Anatolia
Editions du Rocher
ISBN 2 268 04741 5
25 euros
466 pages
Traduit de l’anglais par Dominique Goy-Blanquet (avec le concours du Centre national du livre)
Dialogue shakespearien

Du 9 octobre 1946 au 14 mai 1947, W.H. Auden propose à la Nouvelle Ecole de recherche sociale située dans le quartier new-yorkais de Greenwich Village un cycle de conférences hebdomadaires sur Shakespeare, étudiant de façon chronologique l’œuvre du dramaturge élisabéthain. Le public vient en grand nombre écouter le célèbre poète/ essayiste d’origine anglaise tout juste naturalisé américain.
L’idée de rassembler ses conférences dans un livre n’effleure visiblement pas Auden. Il s’exprime à partir de notes non rédigées qu’il ne conserve pas. Démarche qu’il accomplit par contre quinze ans plus tard en mêlant dans The Dyer’s Hand, essais, commentaires sur la poésie (shakespearienne en particulier), l’art ou la vie et une série de conférences données à Oxford.
C’est donc l’universitaire, Arthur Kirsch qui, à l’aide des notes de quatre auditeurs attentifs mais nécessairement faillibles, assemble patiemment le puzzle et restitue la parole envolée.
La mise en forme de cette titanesque entreprise force le respect. Quant au contenu, il est, à l’image de son auteur, éblouissant d’intelligence.
Auden démarre parfois dans le vif du sujet. En d’autres occasions, montrant au passage ses talents de pédagogue, il choisit de développer des idées plus générales (la pastorale et le primitivisme – Comme il vous plaira, les différents types de comédies shakespeariennes – La Nuit des Rois, les sens variables du mot nature – Le Songe d’une nuit d’été, ….) et réduit, de ce fait, l’analyse de la pièce en question.
Sa vision des personnages, qui s’éloigne des sentiers battus, offre de nombreuses pistes de réflexion.
Décèlant l’intérêt croissant de Shakespeare pour « les états ontiques » il remarque par exemple : « Regardez Béatrice ou Bénédict ; vous dites : oui, voilà une personne que je pourrais rencontrer pour dîner et bavarder. Dans les pièces plus tardives, face à des gens comme Iago ou Lear, vous dites : non, je ne crois pas que ce soit là une personne que je pourrais rencontrer, mais c’est un état dont tôt ou tard, au cours d’une vie d’homme, on fait l’expérience. » Très dubitatif à propos de l’amour romantique, il suspecte Roméo et Juliette de confondre « romance et amour » et préfère de loin la passion d’Antoine et de Cléopâtre qui « ne se font pas un gramme de confiance. »
Volontiers provocateur, Auden distribue bons ou mauvais points et ne mâche pas ses mots « La Mégère apprivoisée … est la seule pièce de Shakespeare qui soit un échec total….. l’intrigue de La mégère relève de la farce, et Shakespeare n’est pas un auteur de farce. »
Illustrant à merveille son idée de la critique comme « une conversation à bâtons rompus »
il s’offre souvent des digressions religieuses et philosophiques qui reflètent davantage ses préoccupations qu’elles ne permettent d’expliquer la pensée de Shakespeare.
Le monologue de Richard III sur le champ de bataille de Bosworth qui aboutit à une réflexion sur « le moi essentiel et le moi existentiel » peut laisser le lecteur quelque peu perplexe !
Cependant l’intérêt du livre naît aussi de ce va et vient permanent entre une pensée riche, nourrie d’une culture multiforme (de Kierkegaard, à l’opéra en passant par Virginia Woolf ou TS Eliot) et une œuvre dense. Eclairant Shakespeare, Auden se met en lumière.
Saluons donc l’initiative de cette publication à l’occasion du trentième anniversaire de la mort du poète ainsi que la très grande qualité de la traduction.

(Mis en ligne le 16/08/2004 sur parutions.com)

Une très intime conspiration : Virginia Woolf et Vanessa Bell


Virginia Woolf et Vanessa Bell
Une très intime conspiration
Jane Dunn
Editions Autrement 2005

L’union sacrée

Membre de la Royal Society of Literature, Jane Dunn a déjà publié plusieurs biographies remarquées - sur Mary Shelley, Antonia White puis sur Elisabeth I et Marie Stuart. Premier de ses livres à être traduit en français, Virginia Woolf et Vanessa Bell analyse de façon captivante le lien très particulier qui unissait ces deux sœurs exceptionnelles, figures majeures de la vie intellectuelle anglaise du début du vingtième siècle.
Comme Jane Dunn l’explique dans sa préface, il ne s’agit pas « d’une biographie commune » mais d’une exploration de leur « interdépendance ». Si « la relation entre sœurs contient.. en puissance rivalité intense, compétition, refoulement, et un amour aussi féroce que protecteur » , les différents éléments évoqués sont dans le cas présent à leur niveau maximal. Proportionnel, sans aucun doute au génie de Virginia et de Vanessa dans leurs arts respectifs.
« Dès leur jeune âge, Vanessa et Virginia séparèrent le monde de l’art et de l’expérience en deux… Vanessa revendiquait la peinture comme sienne, Virginia l’écriture ; Vanessa s’adjugea sexualité et maternité, Virginia intellectualité et imagination. »
Au cours des quatre premiers chapitres, Jane Dunn adopte une structure linéaire et suit les sœurs depuis leur naissance jusqu’à l’âge adulte.
En 1878, Leslie Stephen « philosophe et journaliste », veuf et père d’une petite fille attardée, Laura épouse Julia Duckworth, mère de trois enfants, George, Stella et Gerald, nés de son union avec Herbert Duckworth « un mariage …si parfait dans sa complétude que tout ce qui suivrait ne pouvait, en comparaison, que paraître pâle et prosaïque. » Quatre enfants voient le jour - Vanessa, Thoby, Virginia et Adrian.
Visiblement fascinée par la psyché de ses sujets d’étude, Jane Dunn examine minutieusement les relations entre les différents membres de cette étonnante famille recomposée, jalousie, possessivité, rancœur, tentatives incestueuses…Elle évoque aussi les moments heureux - la parenthèse enchantée des deux mois d’été à Saint Ives par exemple et les épreuves particulièrement douloureuses, le décès prématuré de Julia et celui de Stella, à son retour de voyage de noces qui souderont définitivement les deux sœurs.
Une autre difficulté de taille surgit vite – la très victorienne « vision parentale de l’incompatibilité entre intellect et féminité. » Virginia se rebelle lorsqu’elle prend conscience « de l’existence d’un vaste monde d’éducation intellectuelle et sociale en dehors de la maison ; un monde qui lui était fermé à cause de son sexe. » et se lance à l’assaut de la monumentale bibliothèque paternelle. Vanessa, par contre, renonce « auréolée de toutes les vertus féminines, face au défi de l’intellect. » et en concevra toute sa vie un grand sentiment d’infériorité intellectuelle vis-à-vis de sa cadette.
Ces profondes différences de caractère n’altèrent en rien l’indestructible complicité qui devient au fil des années symbiose totale. Parvenues à l’âge adulte, Virginia et Vanessa offrent au monde « l’image d’une indiscernable unité ».
Pour étudier le parcours indissociable des deux femmes, Jane Dunn quitte la linéarité et choisit une approche impressionniste sans se soucier de chronologie ce qui amène d’ailleurs parfois des redites inutiles. Par petites touches, elle décrit la naissance du groupe de Bloomsbury, la frénétique vie intellectuelle de l’époque dans les arts, la célébrité, les mariages avec Clive Bell et Leonard Woolf, les maternités de Vanessa, les amants et maîtresses, les voyages, les maisons communes, les deuils ou encore les périodes de dépression profonde de Virginia qui la conduisent au suicide en 1941.
Un thème revient naturellement en leitmotiv – celui de la « solidarité créatrice », de l’inspiration que chacune a trouvé dans le travail de l’autre, toujours intrinsèquement lié à celui de la jalousie « sous les encouragements de surface et une épaisseur plus profonde de fierté pour la réussite de l’autre subsistait la tension d’une rivalité particulière ; il s’agissait de savoir quel art était ‘supérieur’, celui de Vanessa ou celui de Virginia ? »
Alliant érudition et sens inné de la psychologie, Jane Dunn réussit un double portrait vivant et tout à fait passionnant. Jolie évocation de la « respiration commune » de deux sœurs hors du commun.

(Mis en ligne le 24/10/2005 sur parutions.com)

Une vie en chute libre : Robert Chalmers




Une vie en chute libre
Robert Chalmers
Les mots étrangers Stock
23 euros
ISBN : 54-5606-6

Vertige de l’amour

Lorsque Daniel Linnell, le Londonien un peu coincé, professionnellement à la dérive rencontre Laura Jardine, l’Américaine libérée, barmaid à La Chouette et adepte du saut en parachute, c’est pour lui le coup de foudre.
Licencié de son emploi de psychothérapeute dans un cabinet thérapeutique privé (expérience drolatique), Daniel travaille quelque temps à La Chouette et rencontre Stephen qui écrit des nécrologies pour un grand quotidien londonien. Le hasard faisant bien les choses, Daniel se voit embaucher par Whittington, le très original chef de la rubrique nécro. Robert Chalmers, lui-même journaliste au Guardian (et anciennement nécrologue !) entraîne alors son lecteur dans un monde qu’il connaît parfaitement et dont il égratigne plaisamment les travers et les dérives. Rivalités, mégalomanie, dictature de l’information-spectacle… Beaucoup d’humour également dans les nécrologies et leur code particulier.« Des choses du genre ‘Il ne s’était jamais marié’ pouvaient signifier tout et n’importe quoi : qu’il avait passé sa vie à écumer les toilettes publiques du monde libre ou .. eh bien … qu’ ‘Il ne s’était jamais marié.’»
Suite à une boutade de Whittington, Daniel décide d’écrire le Bottin de l’enfer (Who’s Who in Hell est le titre original du roman en anglais), petite encyclopédie des monstres d’hier et d’aujourd’hui.
Idée diablement amusante au départ, abandonnée quelque peu brutalement en fin de première partie. Dommage que Robert Chalmers ne parvienne pas à mener de front les deux histoires, la relation amoureuse entre Daniel et Laura et le Bottin de l’enfer.
La seconde partie du roman est donc placée sous le signe du tragique.
Autour des deux héros, des personnages secondaires attachants que la vie malmène souvent. Aucune trace de pathos cependant dans les scènes dramatiques qui se succèdent. Les blessures intimes sont racontées sobrement.
Relations familiales ratées, violences, infidélités, solitude… Le ton est juste pour évoquer la souffrance et le malheur.
Et au cœur du récit, l’histoire d’un amour. Que le Destin fracasse.
La critique anglophone rapproche volontiers ce premier roman prometteur (bien qu’imparfait) des comédies douces-amères de Nick Hornby, qui traitent du quotidien et de la pop-culture avec un humour dévastateur. Des points communs, certes mais le regard sur le monde est différent. Celui de Robert Chalmers semble nettement plus sombre.

(Mis en ligne le 21/08/2003 sur parutions.com)

Truth and Consequences : Alison Lurie


Truth and Consequences
Alison Lurie
Vintage 2006

Scènes de la vie conjugale

« Beaucoup de mes romans ont pour cadre une université parce que j’ai vécu là une grande partie de ma vie d’adulte, d’abord en tant que femme d’universitaire et plus tard en tant que professeur – difficile d’écrire sur des univers que je ne connais pas. »
Dixième opus d’Alison Lurie, née en 1926, La vérité et ses conséquences, ne déroge pas à cette règle et l’on retrouve avec grand plaisir la plume acérée d’une pétillante vieille dame, aussi perspicace et malicieuse qu’à ses débuts. Célèbre pour ses comédies de mœurs caustiques - dont l’époustouflant Liaisons étrangères (Foreign Affairs 1984 ) récompensé par le prix Pulitzer, la romancière brode à nouveau sur ses thèmes de prédilection : le microcosme universitaire, qui tient généralement du panier de crabes, l’art et le milieu des artistes pas nécessairement plus reluisant, les relations conjugales en voie de décomposition avancée et la poursuite mouvementée du bonheur.
La première page du roman donne le ton lorsque Jane Mackenzie ne reconnaît pas immédiatement son mari qui rentre à l’improviste. Alan, professeur et historien d’art, spécialisé dans l’architecture du dix-huitième siècle, s’est gravement blessé le dos en jouant au volley-ball avec ses étudiants quinze mois plus tôt. Depuis, Jane, qui dirige un centre de recherches en sciences humaines à l’université de Corinth, assiste consternée à la métamorphose de son brillant et fringant époux en malade irascible, boulimique et nombriliste. Jane reste fidèle à ses principes de vertu et de bonté, veillant aux moindres besoins d’Alan, mais ne peut s’empêcher de ressentir une frustration et une colère grandissantes qu’il lui reproche de ne pas exprimer.
Tous deux se fourvoient donc pour des raisons différentes dans le cercle vicieux de l’exaspération et de l’incompréhension.
Entre alors en scène un deuxième couple. Invitée par l’université à honorer quelques repas de sa prestigieuse présence et accessoirement à donner au compte-gouttes conseils et conférences, la célèbre Delia Delaney connue pour ses essais, ses poèmes et ses contes de fées arrive à Corinth. Diaphane, éthérée, sujette à d’épouvantables migraines, elle exige de son mari Henry une assistance permanente, lui imposant la gestion de toutes les affaires matérielles, évidemment indignes de sa condition d’artiste.
Jane qui doit veiller à l’accueil et au bon déroulement du séjour de Delia conçoit envers cette dernière une antipathie instantanée. Henry, par contre, efficace et pragmatique comme elle ne la laisse pas indifférente. L’attirance est réciproque …
De son côté, Alan trouve en Delia une muse improbable et manipulatrice qui lui ouvre cependant la perspective d’une nouvelle vie, en l’encourageant à développer sa flamme créatrice.
Il s’agit donc ici d’un quatuor amoureux, à la différence des trios adultérins étudiés dans Les Amours d’Emily Turner (Love and Friendship 1962) quand Emily, lasse de son mariage avec un terne universitaire tombe éperdument amoureuse d’un musicien ou Conflits de famille (The War between the Tates 1974) dont l’action se déroule d’ailleurs également à Corinth et qui met en scène un professeur, sa jeune maîtresse et son épouse bafouée.
Autre nouveauté, si à l’instar de Jenny Walker d’Un été à Key West (The Last Resort 1998) Jane est au départ une femme en retrait au service d’un conjoint misanthrope et objectivement odieux, Alison Lurie lui offre un alter ego masculin, dominé par une infernale castratrice.
Et puis, l’air de rien, la coquine octagénaire parsème son roman de piques irrévérencieuses mais particulièrement drôles à l’égard d’une Amérique post 11 septembre, maladivement susceptible et engagée dans un délire sécuritaire totalement ridicule.
Un peu shocking sans doute pour les lecteurs d’outre-Atlantique mais Alison Lurie a prouvé depuis longtemps qu’elle préférait l’arsenic aux vieilles dentelles !

Toute passion abolie : Vita Sackville-West


Toute passion abolie
Vita Sackville-West
Titre original : All passion spent (1931)
Editions Autrement 2005

Une maison à soi

Poétesse et romancière anglaise, née en 1892 dans le Kent, Vita Sackville-West, célèbre pour ses amours saphiques demeure à jamais l’inspiratrice d’Orlando, l’un des chefs- d’œuvre de Virginia Woolf. Deux ans après Une Chambre à soi, essai capital, plaidoyer féministe dans lequel son amie se penche avec audace sur la relation entre les femmes et la fiction tout en soulignant les entraves que les artistes de sexe féminin doivent combattre, Vita publie Toute passion abolie, roman qui développe des idées similaires et défend avant tout le droit de l’héroïne à être elle-même.
Suite au décès de son époux, Henry Holland, brillant esprit et grand homme politique, Lady Slane, gracile octagénaire entend « devenir complètement égoïste ». Au grand dam de ses six enfants qui tout en la considérant comme un fardeau voient déjà en elle, une source de revenus complémentaires. Après soixante-dix ans de soumission et d’effacement dans la plus pure tradition victorienne, la vieille dame se sent enfin libre et veut savourer cette délicieuse indépendance dans l’endroit de ses rêves - cette petite maison à Hampstead, repérée trente années auparavant et qui l’attend, elle en est certaine. L’excentrique propriétaire, M. Bucktrout accepte d’ailleurs avec enthousiasme cette insolite locataire, visiblement capable de respecter son « espace personnel de folie »
Accompagnée de sa servante française, Genoux, Lady Slane emménage dans son ultime demeure, coupe les ponts avec sa famille afin d’entreprendre un long retour sur elle-même.
« Cette rêverie était le plus doux, le plus nostalgique des passe-temps…. le luxe suprême …
dans ce bref répit avant la mort, le temps était venu de se laisser aller totalement ….pour la première fois depuis son mariage, elle n’avait rien d’autre à faire. Adossée à la mort, elle pouvait enfin contempler sa vie. »
Au cours de ce long monologue intérieur, elle revient sur le désir fou que son mariage a brisé, celui d’être peintre auquel elle a renoncé parce qu’ « elle n’était pas féministe, étant trop raisonnable pour se permettre le luxe d’un impossible martyre ». Pourtant l’interrogation sur le bien-fondé de ce sacrifice reste vivace.
De sa nature d’artiste vient aussi un décalage peu surprenant : « Elle avait parfois éprouvé la sensation de vivre dans une humanité plongée dans un monde d’illusions, embarquée dans des rêves à la fois dérisoires et dangereux…. Le hasard seul avait fait que les hommes avaient pris l’or et non la pierre comme symbole de réussite, qu’ils bâtissaient leur vie sur l’esprit de compétition et non sur la tendresse. »
Une philosophie que partagent trois vieux messieurs « inscrits avec elle pour la dernière valse, celle qui précède l’instant où l’orchestre va se taire à jamais ». Seuls autorisés à pénétrer dans la nouvelle intimité de Lady Slane, ils savent l’entourer d’une affection, empreinte de respect. M. Bucktrout, M. Gosheron, l’artisan, chargé de rénover la maison et M. FitzGeorge, un milliardaire, collectionneur d’objets d’art, autrefois amoureux fou de la trop belle épouse du comte de Slane.
Vita Sackville-West analyse les sentiments humains avec une infinie subtilité – qu’ils soient purs ou ternis par l’hypocrisie et l’opportunisme comme ceux qui animent la plupart des membres de la famille de Lady Slane.
Au- delà de la fiction, Toute passion abolie propose une formidable méditation sur le statut et le rôle de la femme à l’époque victorienne et s’achève sur une note plutôt optimiste.
Des pages émouvantes au fil desquelles, ayant su reconnaître en son arrière petite-fille une digne héritière, la vieille dame indigne l’entraîne sur le chemin de la liberté.
Le mari de Virginia Woolf, Leonard, éditeur de Toute passion abolie considérait qu’il s’agissait du meilleur roman de Vita Sackville-West.
Face à ce régal d’intelligence, on ne peut douter qu’il eût raison.

(Mis en ligne le 16/09/2005 sur parutions.com)

Sonja à la fenêtre : Larry Watson




Larry Watson
Sonja à la fenêtre
Traduit de l’américain par Pierre Furland
Belfond

Tout à la fois complexe dans sa construction et dépouillé dans son style, Sonja à la fenêtre, sixième roman de Larry Watson éblouit le lecteur. Passionné de peinture, le romancier propose une lumineuse réflexion sur l’art et la création qui scellent le destin des quatre personnages principaux aux prises avec des forces qui les dépassent. A petites touches subtiles, il dépeint les sentiments passionnés qui lient Ned, le peintre, Sonja, son modèle et leurs conjoints respectifs. Prenant comme point de départ l’histoire d’Andrew Wyeth et de Helga, sa muse cachée, il lui donne la dimension d’une tragédie grecque. Limpide et dense, le texte résonne d’échos multiples. Les points de vue qui s’entremêlent, la richesse des thèmes étudiés permettent une magnifique composition.
Sans conteste, un tableau de maître !

(Mis en ligne en avril 2004 sur sitartmag)

Rue du Pacifique : Thomas Savage


Thomas Savage
Rue du Pacifique
Titre original : The Corner of Rife and Pacific
Traduit de l’américain par Pierre Furlan
Editions Belfond 2006

Go West, Young Man !

Entre la reconnaissance officielle de Grayling, dans le Montana en 1890 et l’élection de Warren Harding à la présidentielle de 1920 s’écoulent trente années au cours desquelles la petite ville assiste à la naissance et à l’épanouissement d’une rivalité féroce opposant les Melten et les Connor, deux familles de pionniers aux valeurs morales antinomiques.
« Ce n’était pas entièrement de son gré que John Melten était venu dans le Montana ». Rejeté par son père qui lui préfère son frère aîné, plus apte à gérer les affaires familiales, John et son épouse, Lizzie partent pour Grayling, à la conquête d’un nouvel espace de vie. Tout semble possible dans ces territoires vierges que l’homme blanc n’a pas encore défrichés. John, l’éleveur de bétail, poète amoureux de la terre, choisit d’exploiter un ranch puis pour diversifier ses activités de se faire construire un hôtel.
Martin Connor, assoiffé de pouvoir, décide de fonder une banque et de consacrer son énergie à l’accroissement de sa fortune personnelle. À l’instar d’autres nouveaux venus peu scrupuleux, Martin déteste les Indiens et organise leur déportation.
Une attitude indigne aux yeux de John et de Lizzie qui entretiennent des liens d’amitié avec certains membres de la tribu. Deux visions du monde s’affrontent lorsque la jeune femme essaie vainement d’intervenir auprès du banquier qui se montre ignoble. Le mépris et la rancune creusent alors de part et d’autre un fossé infranchissable.
Le conflit perdure entre les héritiers respectifs, Zack Metlen, intellectuel solitaire et Harry Connor, séducteur flamboyant. Surtout lorsqu’entre en scène, Anne Chapman, une somptueuse créature d’origine indienne …
Le propos semble quelque peu manichéen - la grandeur d’âme et l’altruisme face à la petitesse d’esprit et à l’égoïsme ; les gentils, que la vie n’épargne pas face aux méchants à qui tout réussit - divers malheurs frappent en effet les Metlen tandis que les Connor poursuivent leur irrésistible ascension. Jusqu’à l’inévitable retour de balancier…
Pourtant, Rue du Pacifique, treizième opus de Thomas Savage ne s’enlise pas dans le mélo facile et vise autre chose que la simple saga familiale.
Puisant dans le mythe de la frontier, l’écrivain y décrit de façon réaliste le Montana du début du vingtième siècle – Eldorado, peu à peu vicié par l’industrialisation galopante et le capitalisme triomphant.
Né en 1915 à Salt Lake City, décédé en 2003, Savage a passé sa jeunesse dans un ranch du Montana, exerçant divers métiers manuels avant de se consacrer définitivement à l’écriture. Volontiers lyrique quand il évoque les paysages grandioses de l’Ouest américain, il montre comment la violence et la sauvagerie de ce décor peuvent influer sur les rapports humains et façonner de complexes paysages intérieurs.
Célèbre aux Etats-Unis depuis la sortie en 1967 de son premier roman Le Pouvoir du chien , dans lequel il s’attaque au tabou de l’homosexualité masculine dans le Montana des années 1920, Thomas Savage n’est traduit que depuis peu en français. (Le Pouvoir du chien, Belfond, 2002, La Reine de l’Idaho, Belfond, 2003)
La saveur particulière et la simplicité travaillée de ses romans régionaux méritent incontestablement le détour.

(Mis en ligne le 22/05/2006 sur parutions.com)

The Peculiar Memories of Thomas Penman : Bruce Robinson


The Peculiar Memories of Thomas Penman
Bruce Robinson
Bloomsbury 1998
Paperback edition 2004

Tu seras un homme, mon petit-fils …

Né en 1946, en Angleterre, Bruce Robinson se lance à la fin des années soixante dans une carrière d’acteur assez peu probante selon ses propres dires. Vite lassé des trop longues périodes de chômage, il devient scénariste - The Killing Fields (1984), Whitnail and I (1986) entre autres lui valent succès public et respect de la profession, puis franchit une nouvelle étape en 1998, avec la sortie de ce premier roman particulier à souhait.
The Peculiar Memories of Thomas Penman raconte l’histoire d’un jeune garçon pas franchement bien sous tous rapports dans l’Angleterre ouvrière des années cinquante. Amateur d’alcool et de tabac, expert en explosifs, Thomas trouve un malin plaisir à épier les membres de sa famille et à fouiller dès qu’il le peut, la vieille bâtisse victorienne dans laquelle ils demeurent, à la recherche d’une clé qui lui ouvrira la porte du paradis – l’impressionnante collection d’images pornographiques de Walter, son grand-père.
Une tendre complicité unit les deux personnages, bouffée d’oxygène dans une atmosphère par ailleurs étouffante. Thomas semble cristalliser le malaise et le dysfonctionnement des siens, provoquant l’exaspération de sa mère et de sa grand-mère, le mépris de sa sœur et la haine de son père. Afin d’exprimer sa rébellion, il utilise ses excréments comme moyen de communication, se souillant à volonté et dissimulant ses étrons dans des endroits improbables.
Pourtant beaucoup d’intelligence et de sensibilité se cachent sous ce masque peu avenant.
Walter l’a bien compris et se sachant condamné par la maladie offre à Thomas une clé symbolique celle-là qui permettra à son petit-fils d’accéder à sa véritable identité.
Thomas devient le confident privilégié avec qui le vieil homme évoque pour la première fois Adèle, rencontrée pendant la Première Guerre mondiale – son premier et seul amour.
Une passion de même intensité naît bientôt entre Thomas et la ravissante Gwendolin – la tentation pornographique perdant alors son attrait.
L’adolescent se transforme en chevalier servant, éperdu d’admiration, maladroit et profondément émouvant dans des passages empreints d’une réelle poésie.
Bruce Robinson passe du lyrisme à la grossièreté la plus absolue sans aucune difficulté tout au long de ce drôle de roman d’éducation qui mêle le tragique au comique tarte à la crème et prend aussi souvent des airs d’autobiographie déguisée.
L’un des points communs les plus évidents entre l’auteur et son héros reste la fascination pour la vie et l’œuvre de Charles Dickens. À l’instar de Bruce Robinson, Thomas grandit dans une ville où l’écrivain a vécu. Source d’inspiration pour le premier, David Copperfield, roman autobiographique bien sûr, est aussi le livre préféré du second qui l’offre en version originale à l’élue de son cœur.
Bruce Robinson partage visiblement le goût de Dickens pour la caricature, proposant une réjouissante galerie de personnages secondaires, redoutablement bien saisis dans leurs travers respectifs. Jalousie, méchanceté, bêtise, conventionnalisme, rigidité, la liste n’est pas exhaustive !
Sans doute peut-on également comparer The Peculiar Memories of Thomas Penman à l’œuvre culte de J. D. Salinger, Thomas et Holden Caulfield éprouvant un écœurement similaire face au monde des adultes.
« Ce qui me met vraiment K. O., explique l’Attrape-Cœur, c’est un livre dont vous aimeriez, lorsque vous l’avez fini, que l’auteur soit un terrible copain à vous, de manière à pouvoir l’appeler au téléphone quand vous en avez envie. »
La citation convient parfaitement à ce roman jubilatoire.

(Mis en ligne en juillet 2005 sur sitartmag)

Mère disparue : Joyce Carol Oates




Joyce Carol Oates
Mère disparue
Seuil - Points 2008 / 8 € - 52.4 ffr.ISBN : 978-2-7578-0933-4FORMAT : 11x18 cm
Première publication en octobre 2007 (Philippe Rey).Traduction de Claude Seban.
Voir aussi : - Les Femelles, Philippe Rey, octobre 2007, 281p., 4,5cm x 22,0cm, 19.80 €, ISBN : 978-2-84876-096-41

Le sexe faible ?

Mais comment la presque septuagénaire Joyce Carol Oates a-t-elle réussi à écrire autant (un bon millier de nouvelles, une cinquantaine de romans, des essais, des pièces de théâtre ou encore des poèmes)? Là n’est pas la question, répond souvent la célèbre Américaine, indiquant qu’il serait plus pertinent de lui demander pourquoi elle maintient un tel rythme de production. L’écriture, avoue-t-elle, demeure une drogue irrésistible et épuisante. Impensable donc de ralentir.
Qu’en est-il de sa virtuosité littéraire et de son incroyable imagination dans les deux opus parus récemment, un recueil de nouvelles Les Femelles et un roman Mère disparue (aujourd'hui au format poche - Seuil/Points) ? Toujours très convaincante dans son analyse vénéneuse de l’Eternel féminin, la romancière l’est nettement moins lorsqu’elle aborde un sujet plus personnel, à savoir le travail de deuil qui suit pour une fille la mort de sa mère.
«Je raconte ici comment ma mère me manque. Un jour, d’une façon qui ne sera qu’à vous, ce sera aussi votre histoire.» Ainsi parle Nikki Eaton, la narratrice de Mère disparue au tout début du roman que Joyce Carol Oates a dédié à sa mère, Carolina, décédée en 2003. Alternant scènes de vie, souvenirs et passages plus introspectifs, une fragmentation qui reflète bien son état psychique, Nikki raconte donc son année de reconstruction après l’assassinat sauvage de sa mère. L’indicible souffrance, la colère, les regrets et la lente métamorphose d’une trentenaire, un tantinet dévergondée et provocatrice, qui peu à peu mûrit, découvre qui sa mère était et devient ce que cette dernière aurait souhaité qu’elle fût. Malheureusement, le cheminement en soi très intéressant est noyé dans un flot de détails inutiles car Joyce Carol Oates ne se limite pas à son projet initial que le titre américain Missing Mom exprimait clairement, donnant à plusieurs personnages de la famille une importance démesurée (en particulier à Clare, la grande sœur, une bourgeoise rangée qui peu à peu se rebelle et suit donc une trajectoire inverse à celle de Nikki ou à son mari, qui ne peut s’empêcher d’en pincer pour sa belle-sœur).
On glisse vite de la description d’une douleur intime au tableau d’une famille américaine typique, frappée par un deuil. La lecture est agréable certes mais l’essentiel n’est pas traité. L’évènement de départ étant un meurtre, la romancière effleure un thème qui lui est cher, celui du mal, qu’elle choisit par contre de ne pas explorer. C’est là pourtant que Joyce Carol Oates parvient toujours à étonner, la fascination du mal demeurant la force motrice de son œuvre de fiction. Nouvelle preuve en est donnée avec Les Femelles.
Adepte de l’intertextualité, Joyce Carol Oates joue souvent avec les textes d’autres grands auteurs, Henry James, Edgar Allan Poe ou encore D.H Lawrence par exemple. Le titre de ce recueil de neuf nouvelles fait explicitement référence au poème de Rudyard Kipling, The Female of the Species, qui explique que la femme porte en elle la mort, davantage que l’homme. Dans Les Femelles, la perversité de l’essence féminine se décline de multiples façons. Le sexe faible s’y montre certes sans pitié mais Joyce Carol Oates n’émet aucun jugement critique, s’interrogeant sur les raisons qui font basculer une femme dans la folie meurtrière. De la petite fille à la femme d’âge mûr, toutes constatent le mal qui les entoure et celui qu’elles portent en elles. Violence, sexe, pensées malsaines, le cocktail est explosif.
D'une grande diversité narrative, Les Femelles l'est aussi dans les portraits proposés - une Lolita que son (beau) père prostitue dans Poupée et qui se venge en assassinant certains clients, une petite fille animée de mauvaises intentions à l'égard d'un bébé dans Banshee ou tourmentée par d'affreux cauchemars dans Obsession, une fragile manipulatrice dans Ange de colère, une épouse frustrée, victime d'un désir compulsif pour un beau jeune homme bien peu recommandable dans Faim ou assez repoussant dans Dis-moi que tu me pardonnes, une victime qui se transforme en bourreau dans Avec l'aide de Dieu ou encore deux infirmières qui dans Ange de miséricorde allègent radicalement les souffrances de leurs patients en fin de vie. Seul point commun entre ces héroïnes : elles opèrent un choix qui s'avère irréversible. Décision majeure qui entraîne la mort. Mention spéciale à Madison au guignol, petite perle gore et absurde à souhait, tout à fait réjouissante ! Dans le domaine de la nouvelle gothique, Joyce Carol Oates reste décidément fort inventive !

( Mis en ligne sur parutions.com le 15/10/2008 )

The Foundling : Charlotte Brontë




The Foundling
Charlotte Brontë
Hesperus Classics

Edward Sydney, héros de ce joli conte, est abandonné nourrisson dans le domaine d’un riche propriétaire terrien du Derbyshire, Mr. Hasleden qui le recueille et l’élève comme son propre fils. À la mort de ce dernier, le jeune homme découvre la vérité et décide de quitter l’Angleterre à la recherche de son identité d’origine. Jetant l’ancre à Verdopolis, ville imaginaire qui sert de décor à plusieurs œuvres d’adolescence des Brontë, il va de surprise en surprise. Il n’est, en effet, pas toujours simple de distinguer le vrai du faux dans ce monde merveilleux où génies et fées s’affrontent sans merci. Rapidement, l’amour apparaît à Edward en la personne de Lady Julia, malheureusement promise à un autre. Cependant, cette demoiselle a du caractère … ! Délicieusement écrit par une très jeune femme de dix-sept ans, bien avant Jane Eyre, The Foundling permet donc, entre autres, d’apprécier le regard que Charlotte Brontë portait déjà sur la condition féminine de son époque.

De ma prison : Taslima Nasreen


De ma prison
Auteur Taslima Nasreen
Editeur Philippe Rey
Collection Roman Etranger
ISBN 2848761156
Prix : 15 euros

Mortel combat

Née en 1962 au Bangladesh dans une famille musulmane, Taslima Nasreen a décidé très jeune d’affirmer ses convictions se condamnant ainsi à une vie d’exils successifs et de souffrances continuelles. « Personne ne m’a appris à protester, mais dès mon jeune âge, j’ai ressenti très fort l’importance qu’il y avait à combattre l’oppression… en écrivant des livres, j’ai voulu faire quelque chose de constructif. J’ai écrit sur le besoin qu’ont les femmes de comprendre pourquoi elles sont opprimées et pourquoi elles devraient lutter contre cette oppression … »
Opprimées par l’islam et la loi patriarcale, considérées comme des esclaves sexuelles et des individus de seconde catégorie – la dénonciation déplaît fortement aux fondamentalistes islamistes - « Ils se sont opposés à l’idée qu’une femme brise ses chaînes et revendique sa liberté. Ils n’ont pas supporté que je dise que les textes religieux sont dépassés. Ils ont été furieux que je dise que la loi religieuse, discriminante pour les femmes, doit être remplacée par la loi laïque et un code civil unique. »
En 1993, sommée de renoncer à écrire si elle veut poursuivre sa carrière de médecin, elle refuse et doit démissionner. Son statut d’auteur à succès ne la protège pas – fatwas, récompenses mises sur sa tête … elle « choisit » d’abord la clandestinité dans sa terre natale « théocratie mal gouvernée, frappée par la pauvreté et le famine » puis se voit contrainte à l’exil – « douze années passées en Europe » mais cherche à trouver refuge en Inde « Lorsque j’ai finalement été autorisée à y entrer j’ai eu l’impression … de revenir chez moi »
De ma prison résonne de l’amour que porte Taslima Nasreen à ce pays « Je ne suis pas venue au monde en Inde, mais peu de choses dans mon apparence, mes goûts ou mes traditions me distinguent d’une femme qui y serait née. Il aurait suffi de quelques années de moins pour que je sois indienne dans tous les sens du terme… Bien que je sois née longtemps après la partition, l’idée d’une Inde non divisée me fascinait … les valeurs et les traditions de l’Inde sont enracinées en moi au plus profond. »
Mais c’est un amour blessé et déçu qu’elle raconte au fil des pages de ce recueil, exprimant son chagrin infini et son incompréhension absolue face au sort qui lui a été réservé : chassée du Bengale-Occidental au bout de trois ans et assignée à résidence pendant plusieurs mois à Dehli par le gouvernement indien qui, sous le prétexte fallacieux de garantir sa sécurité, cherche en définitive tous les moyens de se débarrasser d’elle. Pour la faire céder, on lui interdit de quitter sa chambre-cellule et de ce fait les contacts avec l’extérieur, on lui refuse le droit de se soigner alors qu’elle souffre de graves troubles cardiaques, on choisit sciemment de l’acculer au désespoir. « … la façon dont on m’a transformée en un pion politique, et dont m’ont instrumentalisée les moindres politiciens, défie l’entendement. Dans quel but ? demanderez-vous. Afin de recueillir quelques misérables votes … Pour être franche, cette facette de la nouvelle Inde me terrifie… »
Les textes qui composent De ma prison - pensées, extraits de conversations, carnet de bord, poèmes – émeuvent et révoltent. Les mots sont simples, sincères et directs et le témoignage poignant.
Comme elle ne cesse de le répéter,Taslima Nasreen n’a rien fait de mal –sinon dénoncer l’obscurantisme. Pourtant en mars 2008, à bout de forces, elle a quitté l’Inde pour la Suède et une nouvelle période d’exil. Sans renoncer. « Je ne regrette rien de ce que j’ai fait ni de ce que j’ai écrit. Quoi qu’il advienne, je continuerai à me battre sans compromis et jusqu’à ma mort contre tous les extrémistes, les fondamentalistes et les forces d’intolérance. »
Le message reste clair : quel que soit le prix à payer, elle ne se taira pas …

(Mis en ligne le 16/07/2008 sur parutions.com)

Tapis rouges et autres peaux de bananes : Rupert Everett


Tapis rouges et autres peaux de bananes
Rupert Everett
K&B éditeurs 2008

Un grand avenir derrière lui ?

Que les lecteurs potentiels ne s’y trompent pas, l’autobiographie de Rupert Everett ne vient pas s’ajouter à la pile d’opus pitoyables rédigés (?) par des célébrités peu inspirées.
Point de logorrhée racoleuse et d’autosatisfaction irritante ! Tapis rouges et autres peaux de bananes dévoile un homme complexe qui raconte sa vie comme il écrirait un roman. (Il en a d’ailleurs déjà écrit deux.)
Un roman à la Oscar Wilde auquel R. Everett fait irrésistiblement penser, à en croire parfois que l’acteur s’est trompé de siècle. On l’imagine aisément membre des « esthètes » discourant de la théorie de « l’art pour l’art » au sein d’un salon littéraire ou entouré de mauvais garçons dans quelque bouge londonien, faisant fi des convenances hypocrites qu’exigeait la société corsetée de l’époque.
Cependant la réalité que décrit Everett correspond davantage au Dorian de Will Self – formidable version trash du Portrait de Dorian Gray qui transpose l’action sur les deux dernières décennies du vingtième siècle au moment où l’explosion du sida ravage les communautés gay et toxicomane. (Dorian, une imitation, Editions de l’Olivier, 2004)
Un monde déjanté que l’acteur britannique transgressant les interdits d’une éducation bourgeoise (nurse, chasse à courre et pensionnats) a tôt fait de rejoindre. Un monde peuplé d’anonymes et de stars qui le fascinent. Lui aussi veut être célèbre, fouler ces tapis rouges et fera tout pour y parvenir, quitte à jouer les groupies et les pique-assiettes. « À dix-huit ans, j’avais dîné à La Coupole à Paris avec Andy Warhol et Bianca Jagger. J’avais sniffé du poppers avec Hardy Amies sur la piste de danse du Munkberry … J’étais accro à l’exaltation et savais ce que c’était de dépendre de la gloire par association …j’étais de la catégorie des petits brillants qui entourent le gros diamant jaune, le tourbillon obligatoire dansant dangereusement près de l’œil du cyclone. »
Ce désir l’habite en fait depuis l’enfance, lorsque Rupert, âgé de six ans, assiste à la projection de Mary Poppins « Quelque chose avait changé. Je le sentais sans pouvoir l’exprimer. Lorsque je me remémore cette scène aujourd’hui, je dirais qu’un ego démesuré et dérangé venait de naître … désormais, il me fallait jouer le jeu, me chercher une personnalité. Mon esprit avait court-circuité … »
Elle se confirme un peu plus tard quand, adolescent, il est envoyé au collège d’Ampleforth, un monastère catholique dans le Yorkshire où il découvre l’ivresse de la scène. « Le bruissement d’un public qui pénètre dans une salle de théâtre lors d’une première produit l’une des sensations les plus fortes qu’il m’ait été données de ressentir. La drogue, le sexe, les châtiments, l’amour … tout paraît fade en comparaison ; à part peut-être l’attente des résultats d’un test HIV. »
Des études d’art dramatique avortées (il est renvoyé de l’école pour insubordination), un passage par Glasgow et l’avant-gardiste Citizens Theatre et puis le triomphe avec la pièce Another Country qui devient ensuite un film « le meilleur de toute ma carrière » et révèle l’acteur au grand public. On connaît la suite, quelques réussites et trop de navets.
R. Everett évoque avec énormément d’humour et d’autodérision les nombreux ratages de sa carrière, les rôles que son homosexualité lui a coûtés (ou comment l’intransigeance victorienne en matières de mœurs semble encore de mise à Hollywood !) et n’occulte pas la frustration qui résulte du sentiment de galvauder son talent.
Au-delà des nombreuses anecdotes amusantes qui mettent en scène le showbiz dans tous ses états, on retient de cette chevauchée psychédélique aux quatre coins de la planète le réel talent
d’écrivain de R. Everett et son art consommé du détail. Les aventures du libertin décadent ne se limitent pas à la seule planète jet-set qu’il vénère mais désacralise tout autant. Il y a l’avant – une enfance particulièrement bien racontée et les à-côtés qui révèlent une autre facette de l’homme et de l’auteur. Ces souvenirs et réflexions (sa relation avec Delphine, transsexuel du Bois de Boulogne, le dernier voyage avec son père, sa complicité avec son labrador, sa présence à Moscou, Berlin ou New York lors d’événements d’importance planétaire, ses amitiés condamnées, sa peur de la maladie …) résonnent d’une tonalité différente.
Lorsque la gravité désenchantée, la tendresse et l’humanité prennent le pas Tapis rouges et autres peaux de bananes atteint une autre dimension. On repense alors à Oscar Wilde qui savait si bien dissimuler sous une apparence légère et brillante une vision tragique de la vie.

(Mis en ligne le 10/05/2008 sur parutions.com)

Talk Talk : T.C. Boyle


T.C. Boyle
Talk Talk
Grasset 2007
21,90 euros 440 pages
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Turle
ISBN : 978-2-246-70271-9

Thriller identitaire

« Elle était en retard, toujours en retard…mais d’abord, elle n’avait pas retrouvé son sac et une fois qu’elle l’avait retrouvé, c’étaient ses clés qu’elle avait cherchées …» Pour Dana Halter, l’héroïne du onzième roman de T.C. Boyle, la journée commence franchement mal.
Pas question d’arriver en retard chez le dentiste puis par conséquent à son travail.
Alors si griller un stop dans une rue quasi déserte peut faire gagner quelques minutes …
Cependant certains jours le sort s’acharne – la voiture de police qu’elle aperçoit trop tard
et son occupant qui en descend pour la verbaliser. « Dès qu’elle ouvrit la bouche, elle vit son visage se métamorphoser. Elle avait l’habitude. » En effet, plaider sa cause quand on est sourde face à « Une andouille, un crétin, un demeuré. Un Néandertalien. » relève de la gageure.
Donc ce jour-là, suite à la vérification de routine de son permis, Dana est arrêtée et se retrouve au poste. L’interprète pour les malentendants dépêché sur place lui apprend alors l’ampleur de la catastrophe « De nombreux mandats d’arrêt ont été lancés contre vous, commença-t-il. dans le comté de Marin, dans les comtés de Tulare et LA, ainsi qu’à l’extérieur de l’état … Des mandats d’arrêt ? Quels mandats … » La réponse est hallucinante : « défaut de comparution pour différentes inculpations devant plusieurs tribunaux, à différentes dates, au cours des deux dernières années. Emission de chèques sans provision, attaque à main armée – et ainsi de suite. »
Pour Dana, le cauchemar continue. Elle n’a bien sûr jamais commis ce dont on l’accuse ni mis les pieds dans les différents endroits qu’on lui énumère. Cependant à l’exception de Bridger, son petit ami, personne ne semble envisager qu’il puisse s’agir d’une erreur ou plus exactement d’une usurpation d’identité et Dana se retrouve en prison, en compagnie de détenues qui ne sont pas des enfants de chœur … Lorsque la vérité est enfin rétablie, Dana ne se satisfait guère des plates excuses de la juge. Renvoyée de l’école pour sourds dans laquelle elle enseignait, contrainte à de multiples démarches pour enrayer une spirale de dettes qu’elle n’a pas contractées, exaspérée par l’impossibilité d’un quelconque recours, la jeune femme n’a plus qu’une idée en tête : aidée de Bridger, retrouver l’imposteur et se venger.
Ambiance kafkaïenne, portrait au vitriol d’administrations dépassées servis par de notoires incompétents, ironie mordante, T.C. Boyle démarre très fort dans cette première partie.
Il soutient le rythme dans les trois suivantes qui mettent en scène une version road-movie du jeu du chat et de la souris. Les rôles s’inversent rapidement.
Grâce au cousin de l’employeur de Bridger, les limiers néophytes retrouvent la trace du maléfique William Peck Wilson qui fait écho au William Wilson, narrateur éponyme de la troublante nouvelle d’ Edgar Allan Poe – réflexion psychanalytique avant l’heure sur le thème du double et de l’identité .
Au fil des chapitres T.C. Boyle alterne les points de vue des trois protagonistes, étoffant singulièrement le personnage de Wilson. Loser, ex-taulard, parasite sans scrupule (mais paradoxalement sentimental, une faiblesse qui le perdra), ce dernier s’est offert une belle revanche sur la vie devenant richissime grâce à l’utilisation dévoyée et culottée des infinies possibilités qu’offre la technologie. Un drôle de self-made man emblématique d’un rêve américain perverti. Pillant sans vergogne l’intimité de ses victimes dont il s’approprie le nom et les références, il existe en étant un autre. Impossible pour lui d’abandonner vie facile et signes extérieurs de richesse dont sa maîtresse, une très renversante bimbo russe, constitue le plus beau fleuron. Impossible de laisser ces deux minables le faire arrêter. Il faut donc fuir et s’engager de ce fait dans une voie sans issue.
Une course-poursuite à travers les Etats-Unis s’engage alors. Dana et Bridger se relayent au volant d’une vieille Jetta et traquent Wilson, Natalia et la fille de celle-ci confortablement installés dans une Mercedes flambant neuve. Voyage initiatique pour Dana qui se découvre peu à peu telle qu’elle est, son doppelgänger agissant comme un révélateur. Voyage qui conduit à l’inévitable confrontation, objet de la dernière partie du roman qui se révèle assez décevante. La nouvelle de Poe s’achevait magistralement, offrant au lecteur la clé de son interprétation, il en va différemment pour Talk Talk. Difficile en effet de comprendre ce que T.C. Boyle cherche à prouver.
Si le plaisir est un peu gâché par cette chute déconcertante, T.C. Boyle n’en traite
pas moins habilement son sujet – le vol d’identité qui s’élargit à une étude des rapports entre identité et langage. Explorant à chaque nouveau roman un thème différent, du sexe (Le cercle des initiés, Grasset, 2005) à la maladie mentale (Riven Rock, Grasset 1998) en passant par l’immigration clandestine (América, Grasset 1997) ou les hippies (D’amour et d’eau fraîche, Grasset, 2003), il analyse et décrypte la société américaine sans moralisme aucun. Démontrant au passage que l’on peut être profond et fin tout en restant accessible.

(Mis en ligne le 02/11/2007 sur parutions.com)